Coupe du Monde 2018 – Croatie : Le miracle croate

Cédric Maiore - Publié le 14 juillet 2018

Elle est là : la Coupe du Monde 2018. La vôtre… et la nôtre. Pour fêter cette compétition, chez nous, dans nos contrées russes, notre rédaction a décidé de faire les choses comme il faut en vous offrant différentes séries d’articles. Il est temps de passer à l’heure russe !

L’équipe de Croatie est en finale de la Coupe du Monde. Un constat absolument dingue qui nécessitera sans doute quelques jours voire quelques semaines pour être pris dans son entière mesure. Habituée des déceptions et des éliminations rocambolesques, les Vatreni se paient le luxe d’entrer dans la grande histoire du football alors qu’un certain chaos baigne autour de la fédération depuis des années, trempée dans les affaires politiques, et irriguée par un championnat au niveau modeste. Retour sur quatre semaines d’ascension vers le toit du monde et d’extérieurs du pied de Luka Modrić.

Les Vatreni n’ont pas pris à la légère leur entrée en Coupe du Monde. Face au Nigeria, c’est un match à la stratégie résolument offensive qui permet de voir la complémentarité d’un duo Mandžukić / Kramarić au positionnement inédit contre un adversaire prétendument plus faible. Tout pour l’attaque. Le joueur d’Hoffenheim est placé en 9 et demi derrière Mandzo qui brille alors par son intelligence de jeu dans le rôle de pivot, délivrant des ballons d’une propreté étincelante pour Kramarić qui frôle notamment la barre en première mi-temps. D’abord en relayeur, puis en 10, Modrić a été le métronome de l’équipe. Dès ce premier match, Dalić apporte un sens tactique nouveau, une concentration pas vue depuis longtemps en sélection. De quoi emmagasiner de la confiance avant le gros affrontement contre l’Argentine, déjà sous pression avec son nul 1-1 contre l’Islande.

La quiétude de ce début de tournoi débouche sur une nouvelle surprenante, Nikola Kalinić est viré de la sélection. Dalić s’est expliqué en conférence de presse : « Nikola s’est échauffé contre le Nigeria, je voulais le faire entrer, mais il m’a dit avoir un problème au dos. La même chose est arrivée contre le Brésil et à l’entrainement hier. J’ai besoin de joueurs en forme, capables d’aider leur équipe et leurs coéquipiers. Je lui ai dit de rentrer chez lui, car cela ne peut plus durer si après trois fois il n’est toujours pas prêt. » Aucun mot du joueur rentré aussitôt à Split, une mise à l’écart soutenu par les personnalités du foot croate comme Blažević, Šokota ou Štimac. Le groupe ne semble pas perturbé par cette décision, mais il faudra faire à 21 désormais, avec aucun 9 de rechange derrière Mandžukić et Kramarić.

Le match tant attendu face aux deuxièmes du dernier Mondial s’est transformé en soirée historique pour le football croate. La traditionnelle hype à damiers est tombée comme en 2002 contre l’Italie, en 2008 contre l’Allemagne et bien entendu à l’Euro 2016 face aux Espagnols. L’Argentine a tout à perdre après son nul, ce qui donne un ascendant psychologique au Vatreni dès le début quitte à attendre patiemment qu’une opportunité se présente, que l’adversaire fasse une erreur. La Croatie peine à conclure : Mandžukić rate d’abord une tête plongeante qu’il ne manquerait jamais en temps normal, puis Rebić loupe un contre solitaire mémorable juste avant la pause. Les Argentins reviennent sur le terrain avec plus d’allant, mais l’erreur tant attendue par les Croates est tombée : passe en retrait pour Caballero qui donne le ballon à Rebić. Cette fois, il assure avec une belle reprise de volée. Derrière c’est la débandade pour l’Argentine, Messi tente bien quelques dribbles, Dybala arrive sur le terrain, la défense ne lâche rien. Désorganisée, l’Argentine est perdue. Rakitić / Modrić régalent comme jamais, « Lukita » arme une frappe magique pour le 2-0 des 25 mètres. Enfin, le milieu de Barça en met une dernière couche. Il y a de quoi faire la fête, ce classic game assure une qualification au prochain tour. La première en Coupe du Monde depuis… 1998. Modrić, homme du match pour la deuxième fois appelle au calme :

« Il ne faut surtout pas se voir plus beaux qu’on ne l’est, on y va étape par étape. C’est sûr, cette victoire va nous donner confiance pour la suite. Ça risque d’être dur, mais évitons l’euphorie et gardons les pieds sur terre pour bien préparer les prochains matchs. Notre victoire semble facile au final, mais ça a été loin de l’être. Je pense que cette victoire est méritée, mais pas facile. »

Pour son dernier match face à l’Islande, c’est une équipe remaniée. Malgré tout, la Croatie fait un nouveau match très sérieux face à des Islandais qui doivent aller chercher la victoire. Le jeu instauré par Dalić depuis le début de la compétition et cette fameuse sérénité apporte une victoire 2-1 aux Croates. Bien sûr, sans la plupart des cadres il y a des imperfections et de nombreuses occasions concédées. Pour autant, jamais les Vatreni n’ont douté, n’arrivant pourtant à cadrer qu’en deuxième mi-temps pour le meilleur : Milan Badelj conclu une percée de Pivarić quelques minutes après avoir touché la barre puis Perišić assomme la fin de match avec sa spéciale. Une possession énorme en première période, des opportunités en deuxième.

Un premier tour propre, très propre qui met les Vatreni dans les meilleures conditions pour les huitièmes. Une nouvelle compétition commence et les références sur 1998 continuent tombent à chaque point presse. L’héritage de la dernière génération dorée devient une obsession que ce soit pour Dalić : « C’est difficile de comparer les générations, c’est un football différent. Mes joueurs sont dans des plus grands clubs qu’à l’époque, c’est un petit avantage, mais ça ne veut rien dire. Tout ce qu’il faut faire, c’est avancer pas à pas. Nous allons essayer de nous rapprocher de la génération 98. » ou Rakitić : « La génération 98 nous a montré le chemin, ce sont nos idoles, mais nous devons oublier leurs résultats, cela ne doit pas être un fardeau pour nous. Nous voulons montrer au monde que nous avons une bonne équipe et que nous vivons pour ce maillot. […] Nous voulons faire parler de nous pendant 20 ans, et plus seulement de 1998. »

Le faste des premiers matchs disparaît dès que l’enjeu croit, la perte de moyens chronique à ce niveau de la compétition donne à la Croatie un tout autre visage. Les terribles désillusions de 2008 ou 2016 agissent comme une malédiction, ce match contre le Danemark sonne alors comme le catharsis d’un mal profond. Cela se fait forcément dans la douleur. Rien n’a été facile, très loin de là. Après seulement une minute, les danois ouvrent le score sur un coup de billard… avant que Mandžukić égalise dès l’action suivante sur un nouveau cafouillage. Ce début de match de folie débouche sur une partie plus posée avec des Croates dominateurs. À l’approche de la mi-temps, les Scandinaves prennent néanmoins peu à peu le dessus. Débute alors le calvaire dès la seconde période. Le Danemark anesthésie les Vatreni par de la rudesse et une implacable et lente possession. Les hommes de Dalić ne font plus rien, incapables d’enchaîner la moindre passe. Heureusement, le Danemark a du mal à cadrer. Quelques sursauts permettent d’y croire, mais tout semble définitivement perdu quand Modrić rate un pénalty en prolongation après un immanquable de Rebić qui tarde dans sa décision de frapper. L’histoire se répète, la tension est insoutenable. Les tirs au but sont aussi fous émotionnellement avec des gardiens sur un nuage. Pourtant c’est bien Subašić qui sort de ce duel gagnant avec trois arrêts. Modrić se rachète et Rakitić libère la Croatie, il s’est passé quelque chose ce soir. Indéniable faiblesse, le mental devient alors la principale force de l’équipe.

La politique se joint à la fête, la présidente Kolinda Grabar-Kitarović se fait remarquer en tribunes et un « drôle » de débat agite la Croatie les origines serbes de Danijel Subašić. Ognjen Vukojević, membre du staff et ancien joueur du Dynamo Kiev est la deuxième personne du groupe à rentrer à la maison. Il est sanctionné pour avoir, avec Domagoj Vida, célébré dans une vidéo la qualification contre la Russie en rendant hommage à l’Ukraine. Pas top niveau diplomatie.

Le stade psychologique passé, le schéma se répète pourtant en quarts face à l’hôte russe. Il faut une fois encore aller jusqu’au bout du suspense : un scénario fait de rebondissements et une séance de tirs au but irrespirable. Le fameux mental donne aux joueurs la force de ne rien lâcher malgré le retour des Russes dans la prolongation et l’intérieur du poteau touché par Perišić dans le temps réglementaire. C’est aussi au bout de leurs forces que les Croates terminent le match, menés par deux incontestables leaders : Danijel Subašić et Luka Modrić. Le milieu du Real, auteur d’un match grandiose, a été élu homme du match pour la troisième fois du tournoi. 20 ans après, la Croatie est en demi-finale de Coupe du Monde. Dalić, quidam il y a encore quelques mois, est devenu un guide. Le talent des joueurs n’a jamais été remis en question, mais c’est bien le premier sélectionneur à avoir su tirer le meilleur de cette génération, fondée sur le travail de Slaven Bilić entre 2006 et 2012. Il prend des joueurs pour la plupart au sommet de leurs carrières et les place dans les meilleures conditions tactiques et psychologiques, ce que ces prédécesseurs n’ont pas su faire.

La demi-finale contre l’Angleterre ne démarre pas bien. Gênés par le dynamisme anglais qui jouent rapidement, les Vatreni font une première mi-temps assez insipide qui met en exergue toutes les faiblesses que l’on craignait au début du tournoi. Rien ne va, la défense concède des espaces, Modrić est bloqué et les centres ratés se multiplient. Il faut dire que le jeu croate est stéréotypé même si c’est assumé par Dalić depuis le début : laisser le ballon à Modrić pour distribuer les cartes et percuter un maximum avec les ailiers. Le match frôle parfois la partie de U13 entre accrochages et placements hasardeux. Quand Ivan Perišić touche le poteau et égalise, la tendance se renverse complètement et la Croatie retrouve des jambes. Malade la veille, Rakitić est à 100% alors qu’il joue son 70e match de la saison. L’Angleterre manque clairement d’expérience à ce niveau et les roublards croates en profitent même s’il faut attendre la prolongation. Encore une ! Sans sourciller, Mario Mandžukić délivre un pays et laisse place à l’inimaginable : une finale de Coupe du Monde. Pour l’éternité.

Cédric Maiore


Image à la une : Yuri CORTEZ / AFP

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