Coupe du Monde 2018 – #1 Carnet de Russie

Simon Butel - Publié le 10 juin 2018

Il est venu, le temps du football. Le temps de la Coupe du Monde. Alors que tous les supporters du monde entier se dirigent en Russie afin de soutenir les siens, voilà que cette aventure revêt d’un goût spécial pour nous. Forcément, en tant que suiveurs du football est-européen, une Coupe du Monde « chez nous » est spéciale. Encore plus quand nous avons la chance de la vivre sur place, dans les stades, rues, bars et trains russes. Toutes ces histoires, nous allons vous les conter ici, dans notre Carnet de Russie. Episode 1.

Où bat le coeur du football russe

Sifflet et chrono autour du cou, survêtement noir du Spartak Moscou dont la coupe ajustée laisse deviner une ligne toujours bien entretenue pour un retraité du ballon rond, Eduard Mor s’agite et donne de la voix, le long d’un des nombreux terrains que compte l’université Lomonossov, prestigieuse université d’état de la capitale. Sur le gazon, pourtant synthétique, les passes à la louche et contrôles américains se succèdent. Les mauvais choix également, spectacle qui ne va hélas pas en s’arrangeant à mesure que les minutes s’égrènent et que les organismes se fatiguent sous l’effet de la chaleur qui, à l’image de la capitale russe, ne semble pas vouloir s’endormir à l’approche de l’été. Mais l’investissement de l’ancien défenseur du Spartak, dont le principal fait d’arme aura été de faire partie le 30 septembre 1998 du onze moscovite victorieux du Real Madrid – alors tenant du titre – lors de la phase de groupes de la Ligue des Champions 98/99, ne faiblit pas. Le natif de Selydove, commune ukrainienne d’environ 23.000 âmes située dans la banlieue proche de Donetsk, encourage, replace, conseille, commente chaque action et arrête par instants le jeu pour faire rejouer certaines phases, histoire que ses ouailles assimilent plus clairement ses préceptes.

Venez comme vous jouez

Dans un pays où les championnats professionnels – répartis en seulement 3 divisions, la troisième ayant vu son nombre de clubs diminuer de moitié en un quart de siècle – peinent franchement à séduire, le foot à 8 est donc si populaire qu’il est possible d’y voir d’anciens pros y prolonger le plaisir ou entamer leur reconversion sur le banc, quitte à transmettre leur savoir à des joueurs disons très moyens. Leurs services ont un coût : pour un Eduard Mor, compter un bon 30% du montant – environ 13 euros – versé par chaque joueur pour prendre part à une séance. Une première réponse à la question « Mais qu’est-ce qu’il fout là ? ». Mais pas nécessairement la seule : avec ses matchs retransmis en direct sur Youtube, ses talk-shows en ligne, ses 57.000 équipes et ses 450.000 pratiquants recensés, le vrai football russe, qu’on se le dise, c’est celui-là. Avec tout ce qu’il comporte de peintres en bâtiment. Illustration dès le coup d’envoi de l’opposition de fin de séance, donné par mon équipe : passe en retrait de mon attaquant, et grand coup de botte de mon libéro de l’autre côté du quart de terrain servant d’aire de jeu. Je joue milieu de terrain… Au sein de ma team, l’aisance balle au pied ne constitue donc pas un critère discriminant, ce dont j’étais au fait avant même d’enfiler ma chasuble. Ici, on vient pour jouer, sans pression ni prise de tête, m’avait averti Anton, enseignant-chercheur en ingénierie aérospatiale rencontré à l’auberge de jeunesse et à qui je dois ma présence sur le pré.

On vient comme on est, aussi : tee-shirt en coton – jogging pour les uns, maillot bouffant façon 90s – pantacourt pour d’autres, pompes de running aux pieds pour ma part. Rarement, en tout cas, avec un maillot de club ou d’équipe nationale, encore moins avec celui d’une équipe ou de la sélection russe. L’essentiel pour chacun étant, avec ses moyens, de se vider la tête après la journée de boulot, comme le font pas mal de Français dans les complexes de Five. Depuis l’auberge, le petit quart d’heure de route nous séparant en taxi du terrain est l’occasion d’apprécier l’état d’avancée de l’installation de la future Fan Zone, juchée sur la colline des moineaux, point le plus haut de la ville dont on dit qu’il aurait accueilli, sans la mort un an plus tôt de Leonid Brejnev, le premier grand prix de Russie de formule 1, en 1983. De s’exclamer devant l’immensité – « This is Russia », commente lui sobrement Anton – du jardin botanique de l’université Lomonossov, dont la « Fifa Fan Fest » se trouvera à la lisière. De tirer le bilan de la saison du Dinamo Moscou, club où l’on tient Matthieu Valbuena en très haute estime, et surtout club de coeur de ce fils d’ancien dirigeant de PSA reconverti dans la négoce du vin. Un bilan pas si indigne qu’à l’entendre : relégable à la trêve, l’ancienne équipe de Petit Vélo et du Ballon d’Or 1963 Lev Yachine, tombée il y a deux ans en D2 et remontée illico avec des jeunes du cru, a cravaché lors de la phase retour pour finir à une huitième place déjà un peu plus conforme à son standing. En attendant mieux.

Riche comme Kokorin

21h45. De Lev Yachine, il n’y a pas définitivement dans les troupes d’Eduard Mor, qui siffle la fin d’une nouvelle partie où les portiers se sont évertués à relâcher ou péniblement boxer – plein axe – à peu près toutes les balles qu’ils ont eu à négocier. Pas plus qu’il n’y en a, ceci dit, dans les cages de la Sbornaya. À de 2500 kilomètres de là, à Innsbruck, capitale du Tyrol et ville-hôte de l’Euro 2008 co-organisé par l’Autriche et la Suisse, l’équipe nationale russe entame, à quinze jours désormais de son entrée en lice dans « son » mondial, le premier de ses deux matchs de préparation. Dans moins de deux heures, elle concédera sa troisième défaite de rang (1-0), après celles infligées par le Brésil et la France lors de la trêve internationale de mars. Tout sauf une surprise pour Anton, peu confiant quant aux chances de la Russie cet été et qui met en cause, outre les oligarques qui confondent leurs clubs avec des jouets, le faible niveau du championnat et une règle qui y sévit : l’obligation d’aligner sept joueurs russes au coup d’envoi des matchs, règle empêchant les clubs de se renforcer à bon escient et de confronter les footballeurs locaux à une toute autre forme de concurrence.

À défaut, c’est aux tauliers de la sélection que les proprios versent des ponts d’or pour les convaincre de rester au pays. Cercle vicieux expliquant, pour mon compagnon de route, l’incapacité de la Russie à se hisser au niveau des meilleures nations, elle qui n’est plus sortie des poules depuis un Euro 2008, achevé aux portes de la finale face au futur vainqueur, l’Espagne.  « Prends Aleksandr Kokorin (out pour le mondial – foutus croisés – et que la rumeur envoyait en Angleterre), expose-t-il. Pourquoi aller à Arsenal pour un million et demi d’euros et n’être pas sûr de jouer, quand tu peux avoir cinq millions d’euros par an en Russie ? » Ceux qui s’expatrient sont en fait le plus souvent ceux pour qui la marche de la Premier League – la russe – s’avère trop haute. C’est le cas, me raconte-t-il, d’Andrey Panyukov, maître artificier en Lituanie mais réserviste de luxe au Zénit Saint-Pétersbourg depuis son retour au pays. Panyukov, l’ancien attaquant d’Ajaccio ? « Lui-même », pose Anton. La marche de la Domino’s Ligue 2, déjà…

Simon Butel

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Simon Butel

1 commentaire

  • Je dis merci tous les organisateurs , gui grace à eux nous pourrons assister a tous les matchs .dieu veille sur nous et que le meilleur gagne ! Merci .

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