Clubs « Dotchki » et corruption organisée en Ukraine

Mourad Aerts - Publié le 26 décembre 2015

En cette période de comtes de Noël et de mauvais téléfilms s’en inspirant, le football ukrainien se propose de vous faire rêver avec un truc encore plus improbable ! L’histoire d’un championnat qui garderait la forme d’une compétition saine et disputée alors que deux clubs dictent la conduite d’autres équipes engagées, façonnent certains effectifs, décident des promotions et relégations et vont jusqu’à imposer leurs schémas tactiques aux entraîneurs « concurrents ». Bienvenue dans le monde merveilleux des clubs « dotchki » (littéralement « club fille » comprendre club affilié).

Dynamo, Hoverla et points gratuits

Dans un championnat ouest-européen, les déclarations de Rebrov auraient sans doute déclenché une enquête pour corruption menée par une obscure commission, ravie de justifier de son existence de cette manière. En Ukraine, elles ont été prises avec sérieux. De quelles déclarations parlent-t-on ?

« Quand ils (les joueurs prêtés par le Dynamo) sont arrivés en prêt à Uzhhorod, nous avons discuté avec l’entraîneur de Hoverla sur le fait qu’ils devaient jouer dans notre schéma tactique. S’ils veulent revenir au Dynamo, ils doivent montrer un sérieux niveau et leur capacité à s’intégrer dans notre modèle, ici ».

C’est formidable tout ça Sergiy et le travail du coach en place, on s’en tape ? Ben un peu quand même. Pour rappel, le Hoverla croulait sous les dettes et était tout près de déclarer forfait pour le championnat en juillet dernier, incapable de réunir suffisamment de joueurs professionnels pour démarrer la compétition. Le Dynamo leur est donc venu en aide. Pas moins de douze joueurs ont fait le trajet Kiev/Oujhorod cet été. L’autre club des Carpates confirmait alors son allégeance au géant de la capitale. La saison dernière déjà, cinq joueurs sous contrat avec le Dynamo officiaient en prêt au Hoverla. Damien Le Tallec nous parlait des soucis financiers qu’il avait rencontré lorsqu’il y jouait.


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Cet accord permet aux coéquipiers de Yarmolenko de commencer la saison avec au minimum six points dans la besace étant donné la complexité pour Hoverla d’affronter honnêtement un club qui les fait vivre et paie pour une grande partie de l’effectif. Lorsque ces joueurs prêtés sont autorisés à jouer contre l’équipe mère d’ailleurs, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Une honte et une atteinte à la grande et belle incertitude du sport ? En Ukraine, on appelle ça une stratégie structurelle. Une réponse à un système inauguré et poussé à son paroxysme par le roi déchu : le Shakhtar Donetsk.

La combine à Rinat

Le roi du Donbass au sourire ravageur. Comme ses méthodes. | © Anastasiya Fedorenko

Le roi de la Donbass au sourire ravageur. Comme ses méthodes. | © Anastasiya Fedorenko

Si l’équipe minière fût indéniablement supérieure à ses concurrents durant son long règne national (cinq titres consécutifs entre 2010 et 2014), elle peut quand même remercier son président de lui avoir faciliter les choses. Rinat Akhmetov avait en effet tissé une impressionnante toile de clubs vassaux. Au plus fort de l’écrasement minier au pays, pas moins de quatre clubs roulaient pour eux en première division : le Illichivets Marioupol, le Zorya Louhansk, le Metalurg Donestk et le PFK Sébastopol. Plus quelques gentlemen’s agreement avec le Metalist Kharkiv.


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Que gagnaient ces clubs à être assujettis ? Toujours pareil : des joueurs ! Et c’est là où le travail fait en amont de manière légitime s’est révélé payant à Donetsk. Car Akhmetov ce n’est pas que des liens troubles, des transferts forcés sous fond de TPO et de l’intimidation d’arbitres. C’est aussi un centre de formation incroyablement développé, des scouts aux quatre coins du pays repérant les meilleurs jeunes et, par conséquent, un incroyable vivier de joueurs. Il y a trois ans, le commentateur de la chaîne télé «Россия 2 », Alexey Andronov, non-ukrainien et donc en mesure d’émettre des critiques non sanctionnés contre l’oligarque de la Donbass, parlait de « 80 à 100 footballeurs sous contrat avec le Shakhtar mais prêtés aux clubs Dotchki ». Sans oublier les matches Shakhtar vs. Metalist lors desquelles Myron Markevych, alors entraîneur à Kharkiv expliquait que « ses joueurs étaient déjà en vacances ayant accompli leurs tâches ».

Le Dynamo ferraillait dur contre toutes ces équipes B de qualité provenant de Donetsk alors que le Shakhtar commençait le championnat avec un confortable matelas de points assurés. Une époque révolue, Maïdan est passé par là. L’armée russe lui a embrayé le pas en Crimée et la guerre en Donbass ainsi que les errements à cet égard du tout puissant Rinat ont fini d’enrayer le roulement de la belle mécanique.

Aujourd’hui, le PFK Sébastopol n’évolue plus dans la sphère nationale et joue actuellement dans le championnat criméen, Illichivets a terminé la saison passée relégué en seconde division et le Metalurg Donetsk a tout simplement fait faillite. L’intersaison a d’ailleurs été rythmée par ces deux derniers clubs dotchki dans un beau feuilleton tragi-comique reflétant bien la situation footballistique actuelle du pays.

Quand les obédiences décident des relégations et promotions

En fin de saison dernière le Metalurg Donetsk est dans un état désastreux : proche de la faillite, en exil et avec des investisseurs en berne ou en fuite. Les dirigeants restants s’arrangent pour faire survivre le club en le faisant fusionner avec le dernier second de Persha Liga (Deuxième division) : le FC Stal Dniprodzerzhinsk . Pour rappel, depuis la saison 2014/15, le championnat se joue à quatorze avec une seule montée et une seule descente. Jusqu’ici tout va bien sauf que… la fusion tombe à l’eau ! Le Metalurg Donetsk se désintègre et il reste une place à distribuer en Première Ligue.

Le moment où les deux ogres du football ukrainien entrent en scène. Chacun favorisant son challenger à la promotion. Le Shakhtar par la voix de son directeur général Sergiy Palkin veut repêcher l’Illichivets Marioupol, lanterne rouge du dernier championnat et relégué. Le Dynamo, lui, soutient la candidature du FC Stal qui argue d’avoir déposé sa candidature avant Illichivets lorsqu’il devait encore fusionner avec les cendres du Metalurg. Un beau bordel et un intérêt évident pour le club de la Donbass : assurer la survie d’un club vassal et les avantages que cela comportent.

« Il est évident que la fédération va continuer à supporter Stal car certaines personnes en ont besoin » S. Palkin

Et, en effet, les ouailles de Rinat ne résisteront pas au pouvoir détenu par le club de la capitale dans les arcanes de la fédération : le FC Stal sera promu et l’Illichivets relégué. Lorsque Palkin sous-entend que cette décision favorise le Dynamo Kiev, il reconnaît implicitement l’intérêt pour le Shakhtar de compter sur l’Illichivets en première division. D’un autre coté, il pointe du doigt une évidence connue de tous en Ukraine : la fédération roule pour l’ancien club du défunt NKVD (service de renseignements soviétiques). Comment pourrait-il en être autrement lorsque le frère du président du Dynamo (Grygoriy Surkis) fut le président de la fédération durant douze longues années ? Son successeur (Anatoliy Konkov) avait juste la particularité d’avoir officié pendant quatre ans (2008/2012) en tant que directeur sportif du… FC Stal ! Bref, une nomination qui ne revêt d’aucune ambiguïté.

Les cartes ont été redistribuées en Ukraine mais le bordel reste constant ! Il existe deux grilles de lecture du championnat, celle qui prime est celle concernant les accords et obédiences qui déterminent dans un second temps celle des résultats sportifs. Il n’est pas toujours facile d’y voir clair. Ce n’est pas RMC qui nous dira le contraire.

En début de mois, la radio annonçait que le Zarya Lougandsk (???) avait viré onze de ses joueurs pour une affaire de corruption touchant notamment à la déroute à domicile ( ???) infligée par le Shakhtar (1/7). Les pauvres…

Il s’agissait en fait de onze jeunes de l’équipe U19 virés pour des paris clandestins touchant le championnat U19. Such a shame alors qu’il y avait tant à dire sur ce Zorya Louhansk Shakhtar Donestk. Par exemple, les seconds avaient interdit au premier de faire jouer les joueurs qu’ils leur avaient prêtés. C’est ainsi que l’équipe du très bon Yuriy Vernydub s’était retrouvée privée de trois titulaires tous internationaux (Ruslan Malinovskyi, Oleksandr Karavaev et Pylyp Budkivskiy). Une histoire qui, à défaut d’avoir fait briller l’équipe éditoriale de RMC, aura le mérite de conclure cet article avec un exemple tangible de ce que représentent les clubs dotchki en Ukraine.

Mourad Aerts


Image à la une : Igor Surkis et Rinat Akhmetov | © shakhtar.com

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A propos de l'auteur

Mourad Aerts

Schizophrène assumé, serait fusillé aussi bien en Ukraine qu'en Russie. Pour son grand amour des premiers chez les seconds et sa tendresse pour les seconds chez les premiers. Bref, il ne l'ouvre que sur Footballski et ça vaut mieux pour lui.

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