Il était un joueur remarquable, que l’Europe n’a jamais pu découvrir. Libéro champion de Roumanie, courtisé par le Bayern Munich et Anderlecht, élu meilleur joueur de Roumanie en 1970, vu par certains comme l’égal du grand Beckenbauer, Alexandru Boc n’a jamais pu se faire connaître hors de ses frontières. Et pour cause, quand ses coéquipiers jouaient la Coupe du Monde 1970 au Mexique, lui croupissait dans l’une des plus dures prisons roumaines. Une carrière gâchée pour des raisons restées mystérieuses durant quatre décennies. Retour sur l’histoire unique d’Alexandru Boc, qui fête aujourd’hui ses 75 ans.

Un défenseur surdoué

Né en Bihor, județ (équivalent de nos départements) au nord-ouest de la Roumanie. Mais c’est loin de la ville d’Oradea, qui est restée si chère, que Sandu Boc, 17 ans à peine, débute sa carrière en Divizia A au Petrolul Ploieşti. Le jeune défenseur bénéficie très tôt de capacités physiques hors normes pour l’époque. Grand, mince, agile, il est un joueur élégant, artistique, doté – déjà – d’une grande intelligence de jeu, d’un sens de l’anticipation très développé et d’une belle détente. Et d’une grande qualité technique, chose rare à son poste de libéro. Elle lui permet de devenir rapidement un titulaire indiscutable au sein de cette équipe, et d’entamer une ascension fulgurante.

Avec le Petrolul, il remporte son premier titre de champion de Roumanie dès la saison suivante, en 1965-66. C’est également avec cette équipe qu’il dispute ce qui est peut-être le plus grand match de sa carrière. Pour le premier tour de Coupe d’Europe des clubs champions, le tirage au sort offre au Petrolul le grand Liverpool, qui vient de remporter son septième titre de champion d’Angleterre, pays récemment champion du monde. Lors du match aller, disputé de nuit, chose impossible en Roumanie, les joueurs de Ploiești s’inclinent (0-2) mais gagnent le respect de la presse britannique : « Le Petrolul a été une bien meilleure équipe que nous ne pouvions l’imaginer, » écrit notamment le Daily Mirror. Le match retour le prouve. Dans un stade où les 18 000 spectateurs sont en place deux heures avant le coup d’envoi, le Petrolul s’impose 3-1. Et Alexandru Boc y va même de son but, le deuxième de son équipe, sur un corner. A 19 ans, ce dernier écrit l’une des plus belles pages du football de son pays. La première – et dernière à ce jour – victoire d’une équipe roumaine face à Liverpool.

© fcpetrolul.ro

Si la victoire reste dans la légende, elle reste sans suite. Lors du match d’appui, disputé une semaine plus tard au Heysel, les Anglais se qualifient grâce à une nouvelle victoire 2-0. Pour le Petrolul, privé pour ce match de plusieurs joueurs sur blessure, c’est la fin de l’épopée. Modeste neuvième de Divizia A en fin de saison, le club ne remportera plus jamais le titre de champion. Et perd son jeune défenseur Alexandru Boc, recruté par le Dinamo Bucarest.

Ce transfert vers la capitale est une étape supplémentaire franchie par le jeune joueur. Car s’il échoue à remporter un nouveau titre national avec son nouveau club, il s’impose en Coupe de Roumanie en 1968 et fait surtout ses premières apparitions en sélection nationale. Pour sa troisième cape avec les Tricolori, il fait partie le 15 janvier 1969 de l’équipe qui réussit l’exploit de faire match nul 1-1 à Wembley contre l’Angleterre de Banks, Hurst, Ball et des frères Charlton. Il participe ensuite activement aux débuts de la campagne qualificative pour le Mondial mexicain de 1970. A l’été 1969, Alexandru Boc n’a que 23 ans et un grand avenir devant lui. Sa carrière internationale est pourtant brutalement interrompue après seulement cinq sélections.

© Wikipedia

Un verre et la chute

Alors qu’il semble au zénith de sa jeune carrière, Sandu Boc voit brutalement sa vie basculer. « Un soir de l’été 1969, j’étais au bar de l’Athénée Palace avec deux amis, raconte-t-il des décennies plus tard. Un gars de la table d’à côté a lancé un paquet de cigarettes pile dans un de nos verres. Puis il a commencé à m’insulter quand nous partions. Je lui ai donné un coup de poing et je suis parti, mais la bagarre a continué et le gars s’est retrouvé avec la jambe cassée. J’ai dit que je prenais tout sur moi, que j’étais le seul coupable. Étant joueur du Dinamo, je pensais être tranquille. » En effet, le Dinamo est le club du Ministère de l’Intérieur, donc de la Securitate, la police politique. Le genre de lien qui permet alors de raisonnablement penser être protégé. Mais il y a un hic : il s’avère que l’homme en question est lui-même capitaine au sein de cette même Securitate.

L’affaire va très vite devant les tribunaux. Et la chute est lourde. Après un mois de bataille, Alexandru Boc est condamné à deux ans et six mois de prison. Il bénéficie toutefois d’un traitement de faveur. La Milice de Bucarest prend seule la décision de l’utiliser discrètement comme informateur auprès de faux-monnayeurs étrangers important des faux Marks allemands. Six mois durant, il est donc en « détention allégée » au cinquième étage du siège du Commandement de la Milice du centre de Bucarest, où sont notamment enfermés les détenus mineurs. Téléviseur, chambre séparée, salle de musculation et assez de place pour jouer au tennis-ballon avec des policiers. Des conditions légères, qui n’incitent pas suffisamment à la méfiance, surtout lorsqu’on discute avec des policiers ou autres inconnus. La Securitate finit par tout savoir…

« Tu t’es moqué du Parti et du pays, espèce de salaud ! »

Un dossier de demande de grâce est préparé durant ce temps. Boc pense pouvoir être libéré au bout de ces six mois à la Milice. « Je savais que j’avais ce dossier de demande de grâce et un matin, il m’ont appelé. Je me suis dit ‘Ca y est, je sors !’ Quel imbécile… Ils m’ont amené à la prison de Văcăreşti et ils m’ont rasé les cheveux. Dix Mercedes noires sont alors arrivées. Tout le Comité Central était venu. Et ils m’ont dit: Tu t’es moqué du Parti et du pays, espèce de salaud ! » Alexandru Boc est alors enfermé à la prison Policolor de Bucarest, l’une des plus dures du pays. « On m’a donné des vêtements rayés et on m’a jeté dans cette prison disciplinaire, où on enfermait les plus grands criminels. J’avais peur de leur parler. On était plus de 300 dans une pièce équipée de trois fenêtres et 80 lits. On aurait dit que quelqu’un avait tiré à la mitraillette tellement il y avait d’impacts sur les murs. Les punaises de lit sautaient par centaines sur les matelas, c’était d’une misère incroyable. Vraiment horrible. »

Alors que ses désormais ex-coéquipiers en équipe de Roumanie disputent à Guadalajara leurs trois matchs de groupe de Coupe du Monde, à l’issue desquels ils sont éliminés, Boc passe l’été 1970 dans des conditions infernales. « On nous réveillait à quatre heures du matin et il fallait ensuite rester deux heures dans la cour avant d’aller au travail. Toutes les trois heures, des individus sortaient d’une Volga noire pour contrôler si la paume de nos mains était bien abîmée par le travail. » Loin du Mexique qui lui tendait les bras, il n’est heureusement pas oublié de tous, comme Cornel Dinu, avec qui il a joué au Dinamo : « Il a pris de gros risques pour m’apporter de l’argent, de la nourriture et d’autres choses. Comme il n’avait pas le droit d’entrer, il passait par derrière, à travers les champs de maïs, pour arriver jusqu’à moi.« 

Durant cette longue période loin des terrains, le football est forcément bien loin d’être une préoccupation pour Sandu Boc. Durant ses sept mois de détention, son seul lien est un ballon confectionné avec des plaques d’amiante pliées en rond et collées à la résine, avec lequel lui et les prisonniers essaient de jouer. « Mais ça ne m’a pas trop servi, avoue-t-il. Quand je suis sorti au bout de sept mois, je suis retourné m’entraîner avec le Dinamo. La première fois que j’ai sauté pour faire une tête, j’étais tellement faible que j’ai senti mes jambes entrer dans mon corps lorsque je suis retombé. » Il met néanmoins peu de temps pour reprendre la compétition. En deuxième division dans un premier temps, avec le Sportul Studenţesc, un autre club bucarestois, pour quelques matchs. Il retrouve la Divizia A à l’été 1971 en rejoignant le Rapid, avec lequel il dispute la Coupe de l’UEFA (en éliminant notamment le Napoli au premier tour) et remporte la Coupe de Roumanie en fin de saison.

Les légendes Rica Răducanu, Mihai Ivăncescu, Alexandru Boc et Nicolae Dobrin lors d’un match d’exhibition au Stadion Tractorul de Brașov

Après une deuxième saison plus mitigée, il quitte Bucarest à l’été 1973 pour rejoindre Craiova. Sous les couleurs de l’Universitatea, Boc contribue aux débuts de l’ère dorée du club. Dès son arrivée, le défenseur remporte son second titre de champion, le premier de l’histoire du club phare d’Olténie. Un retour au sommet qui permet à Boc de retrouver l’équipe nationale. Las, il n’en a pas fini avec le pouvoir communiste, que cette sixième sélection va réveiller.

Un mystère vieux de 38 ans

Sandu Boc joue jusqu’en 1976 à Craiova, puis disparaît brusquement du paysage footballistique, quatre ans après sa sortie de prison. « Quelqu’un m’a raconté que Nicolae Ceauşescu aurait explosé en me voyant jouer avec la sélection. ‘Boc joue? se serait-il écrié. Ce Boc qui nous a causé tant de problèmes ? Mais vous êtes fous ! Je veux qu’il soit viré ! » Ce qui a donc été fait sur le champ, Boc étant banni à vie de toute activité sportive à la suite de sa réapparition avec l’équipe nationale. Le joueur a bien tenté de sensibiliser Nicu, le fils préféré de Nicolae et Elena, mais rien n’y fait. « J’ai vu Nicu dans un bar que nous fréquentions tous les deux. Il m’a dit: Sandu, je vais aller voir papa, mais il y a deux solutions. Soit tout se passe bien et il donne l’ordre de lever ta suspension soit ça se passe mal et il te renvoie en prison. » Après 224 matchs en première division, c’est donc la fin de la carrière d’Alexandru Boc, qui n’a alors que 29 ans.

© Rapid Old Boys

Durant près de quatre décennies, Boc s’est demandé ce qui lui avait valu un tel traitement de la part des autorités. En privilégiant la piste… féminine. Car si son physique a fait de lui un joueur à part dès son adolescence, il lui a également permis de connaître – à l’instar du célèbre Ilie Năstase – un immense succès auprès de la gent féminine. Grand, blond aux yeux bleus, bien bâti, Boc ne cache pas en avoir profité dès son plus jeune âge : « Dès mes premières années au Petrolul, je faisais des envieux à cause de mon succès. Je recevais au club environ 15-20 lettres par jour de femmes qui voulaient me connaître, sortir en ville avec moi, m’épouser ou juste avoir une aventure d’une nuit avec moi. »

Amateur de femmes, parfois de celles des autres, Boc a longtemps pensé avoir subi les foudres d’un mari jaloux ou trompé. Les médias ont longtemps parlé de Valentin Ceauşescu, les deux hommes ayant courtisé les faveurs d’une même femme, qu’il avait invité au restaurant. « Pendant que nous étions à table, un homme est venu directement vers elle et s’est mis à lui parler. J’ai perdu mon sang froid et lui ai demandé comment il pouvait se le permettre sans même m’en demander la permission. Quand il est parti, un serveur m’a dit qu’il s’agissait de Valentin Ceauşescu. Le ciel m’est tombé sur la tête. J’ai longtemps éviter d’entrer quelque part quand je voyais sa voiture, une Porsche, garée. Mais quand je l’ai rencontré, il m’a félicité pour mon attitude, en me disant que je m’étais comporté comme devait le faire un gentleman. C’était un garçon remarquable. » Les deux hommes ont ensuite entretenu d’excellentes relations.

Si la piste de l’homme éconduit devait être privilégiée, il faut plus vraisemblablement chercher du côté de Vasile Patilineţ, homme de confiance du Président Nicolae Ceauşescu, dont il est le n°2 au sein du Comité Central. Boc aurait eu une aventure avec sa femme, ce qu’il ne dément pas. « Aucune décision n’était prise sans qu’il en soit au courant. J’ai entendu dire qu’il voulait se venger de moi après que j’aie eu une aventure avec son épouse. Je ne sais pas si c’est le cas. J’étais célibataire à l’époque, j’ai eu beaucoup de femmes, il est possible que l’une d’entre elles ait été la sienne.« 

« Jamais pendant 38 ans je n’ai imaginé que Ceauşescu puisse être aussi diabolique. Il n’avait rien autre à faire que de décider de mon sort en pleine séance du Comité Central ?« 

Il faut attendre 2009 pour connaître la vérité sur l’incarcération d’Alexandru Boc. 38 ans après son arrestation alors qu’il était au sommet de sa carrière, le journal Gazeta Sporturilor a dévoilé les sténogrammes de la séance du Comité Central du PCR, où l’on découvre que c’est Nicolae Ceauşescu lui-même qui a pris la décision d’incarcérer le joueur. Des documents qui montrent comment le pouvoir, au nom de sa propre crédibilité, s’est privé du meilleur joueur de l’année 1970. L’ordre du jour de cette séance contenait «une information concernant des transgressions du régime d’exécution des peines». Une discussion axée uniquement sur le cas Boc.

Extrait des sténogrammes révélés par le journal Gazeta Sporturilor

Le Ministre de l’Intérieur, Cornel Onescu, et le Général Chiriac, chef de la Milice de Bucarest, tentent tout d’abord de convaincre de l’utilité de leur décision. La détention allégée de Boc était profitable à leur enquête, et sa sortie anticipée une forme de reconnaissance. Mais les membres du Comité les plus influents ne sont pas d’accord. Tous savent que Ceauşescu se veut le seul décideur du pays. Mieux vaut être dans son camp. Et Ceauşescu n’aime pas que l’on badine avec les sanctions imposées par la justice de l’État. Tous accablent donc la décision d’Onescu et Chiriac, pendant que Ceauşescu écoute attentivement. « Camarades, demander une situation de privilégié en prison est sans aucun doute la chose la plus grave qui puisse exister, déclare Gheorghe Stoica. Ce cas Boc n’est probablement pas le seul. Si on créé des privilèges, on ne peut plus parler de rééducation. Les mesures proposées dans le cas Boc étaient justes et il faut attirer l’attention du camarade Cornel Onescu sur le fait que des transgressions aussi grossières ne peuvent être acceptées. » Paul Niculescu-Mizil, lui aussi membre du CC du PCR enfonce le clou: « Je rappelle que Boc a commis une infraction et qu’on a essayé de blanchir ce citoyen. Nous ne pouvons pas admettre un tel comportement, fût-il le meilleur stoppeur du monde. C’est une mentalité de tolérance, de privilèges, que certains de nos hommes alimentent, alors que cela n’est même pas bénéfique pour le sport.« 

Devant un tel réquisitoire, Nicolae Ceauşescu, renforcé dans son idéologie d’un État tout puissant, ne met pas longtemps à prendre sa décision. « C’est une transgression au régime d’exécution des peines de la loi socialiste. (…) Chiriac doit être démis de ses fonctions et rétrogradé. Quant au camarade Onescu, il a cherché à minimaliser les faits. Il faut lui appliquer une sanction du Parti. » Cette séance explique le transfert de Sandu Boc de la Milice à la prison Policolor. Alors que le Comité Central, n’osant pas contredire son chef suprême, met fin à sa détention allégée et l’envoi purger sa peine dans les conditions parmi les plus difficiles du pays, le chef de la Milice de Bucarest et le Ministre de l’Intérieur sont destitués sur-le-champ.

Capture d’écran © gsp.ro

Lorsque ces révélations font la Une des journaux, Alexandru Boc a déjà tourné la page, et rebondi dans le monde du football depuis plusieurs années déjà. Après avoir réussi dans les affaires après la chute du régime communiste, il devient en 1997 membre de la Commission de discipline et observateur de la Ligue professionnelle de football roumaine (LPF). Il tente même sa chance à la présidence de l’Universitatea Craiova en 1998, mais démissionne moins d’un an après son arrivée, lassé par les manœuvres en coulisses. Proche de Dumitru Dragomir, Alexandru Boc est ensuite vice-président de la LPF durant le mandat de ce dernier, devenant de fait l’un des hommes les plus influents du football roumain durant plusieurs années. L’un des plus controversés aussi. Car, comme à l’époque où il était joueur, Boc a toujours un comportement critiqué par certains.

« Je n’ai qu’un grand regret, celui de ne pas avoir joué à la Coupe du Monde 1970. J’aurais donné la moitié des femmes avec lesquelles j’ai été pour un match contre Pelé.« 

Avec la fin de règne de Dragomir à la LPF, Boc démissionne de son poste et prend une retraite bien méritée. Alors qu’il fête aujourd’hui ses 75 ans, il partage son temps entre Bucarest et son domicile d’Oradea, à l’ouest du pays. Toujours en plein forme, comme il en témoignait en février dernier :  » Je fais les 600 km en voiture. Conduire me détend. C’est un plaisir, malgré l’état de nos routes. […] Sinon, je joue au football avec des arbitres qui ont 30 ans de moins que moi. Nous jouons sur synthétique, dehors, quelle que soit la température. Je joue encore et je joue très bien ! J’essaie de me rendre la vie aussi belle que possible.  »

Pierre-Julien Pera


Image à la Une : © gsp.ro

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