BIIK Kazygurt, ce club kazakh qui veut gagner la Ligue des Champions

Damien F - Publié le 17 octobre 2016

Depuis quelques années, un club est en train de monter en puissance dans le football européen féminin : il s’agit du BIIK Kazygurt, basé à Shymkent, au Kazakhstan. Avec son armada de joueuses étrangères, l’équipe kazakhe a joué en Ligue des Champions ces deux dernières années contre des équipes prestigieuses comme Francfort ou Barcelone. Cette année, pour la première fois, en battant Vérone, le BIIK Kazygurt s’est qualifié en huitième de finale. Avec pour objectif déclaré de gagner le titre suprême, mais aussi de développer le football au sein de son pays.

Le BIIK Kazygurt, installé à Shymkent, a connu des heures heureuses à Almaty. Appelé Merey au tout début, puis Dinamo et Alma-KTZ, ce club a toujours été le meilleur au Kazakhstan, raflant tous les titres et se permettant même une pige dans le championnat russe en 2004. A vrai dire, personne ne sait combien de fois l’équipe a été championne, les statisticiens ne s’intéressant guère à la matière durant de longues années. Même Natalya Ivanova, légende du club, déclarait: “Je ne me souviens même plus combien de fois on a gagné le titre. Entre 15 et 17 fois!” Quant aux matchs et aux buts, la fourchette doit être plus large.

Largement sponsorisée par l’entreprise ferroviaire kazakhe, la formation d’Almaty gagnait donc systématiquement le championnat devant une concurrence pas forcément au niveau, mis à part Gaia Karaganda. Et faisait des piges en Coupe d’Europe, atteignant les 16èmes de finale à quatre reprises. Malgré ce succès, la compagnie de chemins de fer s’est retirée en 2008 pour laisser la place à un entrepreneur de Shymkent. Résultat : les filles formant l’épine dorsale de l’équipe ont déménagé près de la frontière ouzbèke, à Shymkent. Les autres ont pris part au nouveau projet CSHVSM-Kairat (championnes du pays en 2009, 2010, 2012).

BIIK Kazygurt

© Askhat Myrzakhmetov

A Shymkent, le BIIK Kazygurt connaît également le succès, gagnant les éditions 2011, 2013, 2014 et 2015 du championnat. Avec pour seul rival, le CSHVSM-Kairat, qui existe toujours mais avec un soutien financier très largement réduit depuis 2015, poussant les meilleurs éléments à faire la route vers Shymkent. Par conséquent, le championnat 2015 n’a pas été riche en suspens, l’équipe du BIIK Kazygurt gagnant tous ses matchs et finissant avec une moyenne de… 9,05 buts marqués par match ! Une situation qui est toutefois en train de changer en cette année 2016, un nouveau rival apparaissant sous le nom bien connu d’Astana. Cela permet de faire passer le nombre d’équipe à cinq mais surtout d’augmenter les émotions et le suspense. L’ogre qui a tout chamboulé chez les hommes risque bien aussi de le faire chez les femmes à en regarder le nombre d’étrangères dans l’effectif et à en écouter les discours d’avant saison visant rien de moins que la première place. Lors de cette saison 2016, trois des quatre confrontations directes se sont soldées par un match nul 1-1, une seule rencontre tournant à l’avantage des sudistes. Ces dernières ont gagné le championnat mais il faudra compter à l’avenir avec le club de la capitale qui va mettre les moyens pour se montrer en Europe et promouvoir la marque Astana.

Le problème récurrent du football féminin kazakh reste l’énorme différence de traitement entre le football pour les hommes, largement aidé (même s’il est désormais à la merci d’un système clientéliste) et celui pour les femmes qui traîne une existence misérable. Les entraîneurs pour les équipes féminines sont très faiblement rémunérés, ce qui ne pousse pas à mettre en place une formation digne de ce nom. Les joueuses ne gagnent rien ou des salaires dérisoires dans la quasi totalité des équipes (hors BIIK et cette année, Astana). Quant au championnat, la situation est catastrophique. Le nombre d’équipes et les règles varient chaque année, aucun plan durable n’étant mis en place, tout comme les subventions accordées pour faire vivre les clubs. Les infrastructures sont bien souvent mauvaises, ce qui n’aide en rien au développement. Egalement dommageable, les rares matchs importants sont souvent joués sur des terrains sans tribune. Cette année, un match a même été reporté … une heure avant la rencontre, sans prévenir personne et sans donner de précision. Sur le site de la fédération, impossible également de trouver une quelconque raison. Pour illustrer ces difficultés, prenons l’exemple du SDUSH N0 2, qui vivote depuis quelques années. Cette équipe d’Aktobe est composé d’adolescentes qui se prennent systématiquement des volées. Pour cette saison, la joueuse la plus âgée est née en 1997. La gardienne, 16 ans, n’a pas besoin de compter les moutons pour s’endormir mais plutôt de se remémorer les 124 buts qu’elle a encaissé en 16 matchs. Les attaquantes ne doivent pas faire des rêves plus doux, l’équipe n’ayant marqué en tout et pour tout que trois petits buts (contre l’équipe réserve du BIIK)! 

BIIK Kazygurt

© FC BIIK-Kazygurt

Pour le BIIK Kazygurt, le problème ne se pose pas. Le groupe maintient son investissement et a réussi à se construire grâce à son président-investisseur, également membre du comité exécutif de la fédération kazakhe, Baurzhan Abdubaitov. Ce dernier est présent à 100% pour développer le club et le football féminin, avec un système bien pensé. Premièrement, le président a acquis une dizaine de terrains de football, a fait construire une salle de sport et un complexe hôtelier. L’organisation pour les voyages, l’hébergement, le matériel de formation ou encore la nutrition s’est professionnalisée au fil des mois. Sur ces bases, il a lancé sa propre académie de football féminin (avec internat) où s’entraînent désormais 60 filles. Pour la rendre performante, le BIIK Kazygurt a conclu un partenariat avec le Real Madrid, qui a fait part de ses conseils et son expertise. Des formateurs espagnols sont ainsi venus à Shymkent pour préparer les entraîneurs (qui sont plus de vingt) et leur donner des méthodes de travail. En contrepartie de quoi, les meilleures joueuses pourront signer au Real Madrid.

Grâce à ces investissements et cette organisation, le club possède une deuxième équipe qui joue elle aussi en première division (!) et concurrence donc théoriquement l’équipe première. Dans les faits, les jeunes filles qui jouent dans cette équipe réserve sont toutes issues de l’académie et sont là pour se faire les dents. Les résultats entre BIIK Kazygurt et BIIK SDUSH No7 cette année se sont soldés par des scores de 12-0 et 9-0, en attendant les deux derniers match. Peu importe, cette réserve n’a pas été créé pour les résultats et, régulièrement, des filles de cette formation montent en équipe première, rendant le processus gagnant. Baurzhan Abdubaitov a également eu une autre idée brillante : sponsoriser une ligue scolaire à Shymkent en offrant tout le matériel nécessaire. Le succès est total puisque 249 filles de la ville prennent part à cette ligue. Une opération avec un double gain puisque, outre l’attrait pour les jeunes filles qui se mettent à pratiquer en masse le football, le BIIK surveille les matchs en offrant une possibilité pour les plus talentueuses de rejoindre l’académie.

Un cercle vertueux qui devrait porter ses fruits dans les années à venir, à condition que d’autres clubs s’y mettent. C’est ici que l’espoir est présent. Shymkent est passé de rien en 2009 à un modèle de formation, d’infrastructures et d’équipe en 2016. A l’image de sa ville. Encore uniquement bardé de bâtiments à multi-étages de style soviétique, Shymkent a vu un développement ces dernières années avec des constructions de gratte-ciels et de nouveaux bâtiments. Le même développement se passe dans les services. Avant 2010, le nombre de troquets avec un café décent et un service normal ne devait pas dépasser le chiffre de deux. Il est désormais presque possible d’en trouver à tous les coins de rue. Les institutions européennes ont également débarqué, rendant la ville un peu plus fréquentable et l’éloignant de son image catastrophique de ville arriérée et coupe gorge au sein même du pays.

Cependant, les comptes de fées n’existent pas plus au Kazakhstan qu’ailleurs. Si le BIIK réussit aussi bien en Ligue des Champions, c’est surtout grâce à ses étrangères qui ajoutent la plus-value. Ainsi, impossible pour le sélectionneur kazakh (qui est aussi celui du BIIK) de compter sur une épine dorsale de joueuses qui ferait le succès de l’équipe. Preuve en est avec la dernière défaite 10-0 contre la Norvège. Bien que le président n’ait pas les moyens de faire venir des stars comme Necib ou Schelin, il réussit à attirer des joueuses d’un bon niveau grâce à un salaire décent (qui ne peut toutefois pas concurrencer les grosses écuries européennes). Conséquence: des Mexicaines, Américaines, Serbes, Norvégiennes ou Nigérianes qui n’avaient probablement jamais entendu parler du Kazakhstan ont débarqué à Shymkent. Le duo nigérian Charity Adule-Evelyn Nwabouku est d’ailleurs d’une redoutable efficacité. Charity Adule, «l’attaquante qui joue au football mais qui est sexy», livre ainsi des performances extraordinaires (64 buts et de nombreuses passes décisives depuis son arrivée en 2014).

Baurzhan Abdubaitov étant un homme avec des idées et une certaine influence, il compte bien faire entrer le football féminin kazakh dans la modernité et le professionnalisme. Ainsi, lors d’une réunion du Comité exécutif, le président du BIIK a lancé l’idée d’une nouvelle règle obligeant l’inclusion d’une équipe féminine pour chaque équipe masculine d’un club de KPL. Après avoir consulté tous les acteurs en 2016, la fédération va mettre la nouvelle norme en place pour l’horizon 2018. Sous le regard d’Abdubaitov qui a annoncé que 2017 allait être l’année de la préparation et 2018 celle du lancement. Pour l’année prochaine, les clubs vont être obligés de lancer des équipes féminines U-17 et U-19, ce qui ne devrait pas plomber les budgets des clubs, qui n’auront besoin que d’une cagnotte entre 400.000 et 500.000 tenge. Pour la première fois, un véritable championnat U19 va se dérouler et Abdubaitov étudie encore toutes les options. Une répartition géographique Nord, Sud, Ouest, Est devrait être validée pour éviter les coûts de logistique et rester dans le budget prévu. Cette structuration du football féminin éviterait certainement à l’avenir aux jeunes Kazakhes de perdre 17-0 contre la France. Ou de faire venir en U19 des joueuses de catégorie U17 uniquement pour boucher des trous, comme se plaignait le coach de la sélection U19, lui-même entraîneur de l’équipe réserve du BIIK. Au final, dans le football féminin kazakh, tout tourne autour du BIIK Kazygurt. Grâce à son président, d’autres acteurs devraient arriver, pouvant rendre le championnat kazakh féminin bien plus compétitif dans les années à venir. Il était temps.

Damien F


Image à la une : © Askhat Myrzakhmetov

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