La Balkanisation des identités

Lazar Van Parijs
Lazar Van Parijs - Publié le 12 mai 2016

Dans un monde en pleine mutation, avec des frontières qui s’évaporent et une population en mouvement permanent, le sport est souvent vu comme un moyen de s’unir sous une même bannière, un vecteur d’intégration, mais également de liens forts avec son pays.

Football et diaspora

On estime environ qu’un Serbe sur trois vit hors de la Serbie. Dans des pays comme le Kosovo ou la Roumanie, la diaspora est si importante qu’elle a mené à la création d’un ministère à son sujet. Pareille institution existait également sous l’ancien gouvernement serbe. Cette population de l’étranger représente un vivier pour des pays aux moyens tant humains que financiers limités. Cependant, en s’intégrant à l’étranger, le risque de gommer une partie de son identité d’origine est grand. Ainsi, pour garder un lien avec la Mère-Patrie, certains parents envoient leurs rejetons dans la famille l’été. Il suffit de se rendre sur les splavs l’été à Belgrade pour rencontrer tous ces bi-nationaux. Surfant sur cette idée de rester au contact des enfants d’immigrés, la fédération Serbe de football organise des camps au sein de son centre national de Stara Pazova. Son nom ? IGRAJ ZA SRBIJU ; « Joue pour la Serbie ».

Le projet a été lancé en 2012 et le dernier a eu lieu en décembre dernier. L’objectif ? Réunir pendant une semaine des jeunes nés en Autriche, Allemagne, Suisse, Norvège, Suède, Royaume-Uni, aux Etats-Unis, etc… et leur faire découvrir la Serbie, faire du lobbying en vue d’une possible sélection avec le pays de leurs aînés. Depuis 2014, le programme existe également pour la diaspora habitant en Australie, deux semaines avec, en plus de la formation footballistique, des visites culturelles ainsi que des cours d’Histoire. Cette recherche de talents à l’étranger a ainsi poussé le Monténégro à sélectionner Esteban Saveljich, un défenseur argentino-monténégrin par ses grands-parents qui est né à Tandil en Argentine et n’à joué qu’en Argentine et en Espagne. De son côté, le Ministère de la Diaspora du Kosovo a organisé la coupe de football de la diaspora, dont le vainqueur a été l’équipe du FC Kosova Zürich. Ce club évolue en 1.LIGA GRUPPE 3, soit la quatrième division suisse, un échelon à la fois amateur et semi-professionnel. Fort de cette victoire, le club a été invité à un match d’exhibition face au champion en titre kosovar, le KF Ferronikeli à Drenas, en novembre dernier.

© Alex Livesey/Getty Images

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Toujours concernant ces clubs liés à la diaspora, nous avions évoqué au début de l’aventure Footballski le cas du Partizan Schiltigheim. L’équipe repose sur la communauté serbe de Schiltigheim ; le club a pris le nom de l’équipe préférée du président et souhaite multiplier les échanges entre les deux pays. Enfin, cette partie serait incomplète sans parler des talents qui ont tourné le dos à la sélection de leurs parents. Un cas emblématique est celui de l’attaque de Stoke City en Angleterre. Marko Arnautovic, Xherdan Shaqiri et Bojan Krkic sont des noms qui évoquent bien les Balkans, cependant le premier joue pour l’Autriche, le deuxième pour la Suisse et le dernier, l’Espagne. Le revers de la médaille.

Le manque de talents

Le camp serbe est une bonne illustration de cette tentative d’agrandir son vivier où puiser de nouveaux talents. Bien que le football de l’Est (et en particulier la Serbie) soit connu pour sa formation, il reste des postes difficiles à combler dans un groupe de 23. Une solution de facilité est alors de naturaliser des joueurs jouant au pays depuis un certain temps. L’apparition de ce débat en Russie date de 2001 avec l’appel de Jerry-Christian Tchuissé (d’origine camerounaise) dans le groupe russe, mais qui n’est jamais entré en jeu. A l’approche de la coupe du monde 2018 qui aura lieu à domicile, la Sbornaya a la pression et tout est bon pour donner un coup de boost. Le premier à profiter de cette politique du passeport est le gardien du Lokomotiv Moscou âgé de 30 ans et né au Brésil, Guilherme, qui a joué ses premières minutes sous le maillot russe le 26 mars dernier. A cette occasion, il est devenu le premier joueur non issu de l’URSS à jouer avec l’équipe nationale russe.

© Epsilon/Getty Images

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D’autres cas sont en attente de régularisation. Avec une attaque qui a du mal à confirmer entre Kokorin et Dzyuba, la fédération verrait d’un bon œil la naturalisation d’Ari, l’attaquant de Krasnodar. Le joueur passé par le Spartak Moscou, a épousé une Russe en décembre 2014 et a ensuite rempli les papiers pour obtenir un passeport russe mais attend encore une réponse de l’administration. Toujours en Russie, la Sbornaya se verrait bien avec un nouveau joueur en défense. C’est là qu’intervient Mario Fernandes, arrière droit de 25 ans du CSKA et vieille connaissance du sélectionneur Slutsky. Le président de la fédération russe a cependant annoncé au début du mois que les papiers ne seraient pas prêts à temps pour l’Euro 2016 mais tout reste possible pour la Coupe des Confédérations en 2017 ainsi que… la Coupe du Monde 2018 ! Autant dire que la Sbornaya aurait une identité quelque peu brésilienne !

La Russie n’est pas le seul pays à pratiquer cette politique. A l’approche de l’Euro en France, la Bulgarie vient de sélectionner Marcelinho, milieu de Ludogorets qui a marqué lors de son premier match face au Portugal le 25 mars dernier. Après trois sélections avec les U20 du Brésil et cinq années en Bulgarie, Marcelinho était disponible depuis janvier 2013 mais le sélectionneur a attendu. Ivaylo Petev lui a offert une occasion en or début mars. Première cape et premier but, qui permet à son équipe de l’emporter, voici une belle façon de remercier celui qui lui a fait confiance.

© FRANCISCO LEONG/AFP/Getty Images

© FRANCISCO LEONG/AFP/Getty Images

On peut également évoquer le cas de la Pologne, avec de célèbres exemples en France comme Damien Perquis ou encore Ludovic Obraniak. Thimothée Kolodziejczak a été sondé et a déclaré en 2009 au quotidien polonais Fakt que « jouer pour la Pologne est une perspective tentante » même si, à priori, il ne possède pas la citoyenneté polonaise. Toujours lié à cette politique des passeports, on peut noter le cas serbe. Après avoir donné, sur décision ministérielle, la nationalité serbe aux Brésiliens Cléo et Evandro (alors que ce dernier n’était à l’Etoile Rouge que depuis six mois) ils n’ont jamais été appelés une fois leur passeport en poche avec les Aigles Blancs.

Les minorités

Les frontières ont beaucoup évolué au cours des siècles derniers avec l’éclatement des empires puis de l’URSS et de la Yougoslavie, laissant dans de très nombreux pays des minorités plus ou moins importantes. Alors que l’on évoquait la Russie précédemment, on peut mentionner le blocage de l’administration allemande dans le cas du milieu Roman Neustädter. On lui demande d’abandonner son passeport allemand s’il devait prendre le russe. Autant dire que le joueur a été freiné dans sa démarche et que sa demande est dorénavant en pause. Le cas de Neustädter est cependant légèrement différent des autres joueurs. Il est le fils de Peter Neustädter, joueur kazakh et lui-même fils d’un Allemand de la Volga, cette minorité descendante de colons invités par Catherine II à venir vivre en Russie, le long de la Volga et de la mer Caspienne.

© Stuart Franklin/Bongarts/Getty Image

© Stuart Franklin/Bongarts/Getty Image

Cette minorité représente 2% de la population kazakhe aujourd’hui. Ainsi son identité est multiple, d’autant que le joueur est né à Dnipropetrovsk, en Ukraine, alors que son père jouait pour le Dnipro. Le joueur est ainsi le premier à répondre favorablement au démarchage de talents allemands aux origines soviétiques. Avant lui, Andreas Beck, Alexander Merkel (qui a finalement rejoint les rangs de la sélection kazakhe), Konstantin Rausch ou encore Andreas Wolf ont reconnu avoir été approchés. En Serbie, Adem Ljajić a fait les gros titres des journaux en 2012 après s’être fait virer de l’équipe nationale. L’ex-joueur de la Fiorentina est né à Novi Pazar, le centre du Sandžak, une région habitée principalement par des Bosniaques. Ljajić est de confession musulmane et bien qu’il ait signé le code de bonne conduite érigé par Mijailovic, alors sélectionneur de l’équipe nationale, il refuse pour des raisons personnelles (la guerre, ndlr) de chanter l’hymne national.

© NIKOLAY DOYCHINOV/AFP/Getty Images

© NIKOLAY DOYCHINOV/AFP/Getty Images

Il a du attendre le départ de Sinisa pour réapparaître sous le maillot de la Serbie, bien qu’il ait clamé son amour du pays à de maintes reprises. Toujours en Serbie, Nemanja Nikolic est né à Senta en Voïvodine. Cette région est peuplée à 13 % d’Hongrois disposants de nombreux avantages liés à leur statut de minorité. Dans le même temps, le pouvoir en place à Budapest a mis en place une politique du passeport, facilitant très grandement l’accès au passeport pour les membres de la communauté hongroise a.k.a. ceux qui ont l’Hongrois comme première langue. C’est ainsi qu’en 2011 il obtenait les papiers et était appelé en équipe nationale en 2013. Le cas de ces joueurs issus des minorités sont multiples mais on ne peut tous les citer. En mars dernier, Fatos Bećiraj est devenu capitaine de la sélection monténégrine lors du match face à la Grèce alors qu’il possède également le passeport Kosovar, car né à Peć/Pejë, et que le sélectionneur est le Serbe Tumbaković. Comme quoi, quand le foot reste du foot et qu’on laisse la politique en dehors, ça va mieux.

L’imbroglio Kosovo

Il y a quelques jours, à la suite d’un long processus, le Kosovo devenait le 55ème membre de l’UEFA. Alasdair Bell, le conseiller juridique de l’UEFA a dû ruser pour faire évoluer le Congrès. Dans un premier temps, les membres du Congrès ont été invités à se prononcer pour changer les statuts, et en particulier l’article cinq. Il fallait la majorité des 2/3 or seulement 34 fédérations se sont prononcées en faveur du changement contre 36 requis. Dans la foulée, le Congrès a voté à la majorité simple pour accepter le Kosovo comme membre de l’UEFA. Résultat serré, mais le Kosovo a été admis comme 55ème membre avec 28 voix pour, 24 contre et deux abstentions. Ça y est, hors recours probable et annoncé de la Serbie auprès du tribunal arbitral du sport, le Kosovo gagnait le droit de participer aux qualifications pour la Coupe du Monde 2018 en Russie.


Lire aussi : Kosovo, le jour d’après


Si on regarde de plus près les textes, l’article 5 dit: « Les associations européennes qui ont leur siège dans un Etat indépendant reconnu par l’ONU et qui sont responsables de l’organisation et de la mise sur pied du football sur le territoire de leur pays peuvent devenir membres de l’UEFA. » Or être reconnu par l’ONU ne signifie pas grand-chose. Les pays se reconnaissent entre eux et l’ONU accepte des pays à son assemblée générale. C’est avec cette interprétation et explication que Monsieur Bell a fait évoluer le Congrès sans changement juridique. Dejan Savićević, président de la Fédération du Monténégro, s’est alors demandé si le Congrès est plus important que les statuts, et la réponse était équivoque.

© La Meuse

© La Meuse

De toutes les manières, l’adhésion du Kosovo au Comité International Olympique a tout changé. Les fédérations internationales doivent suivre, tout n’était qu’une question de temps. Reste à voir quelles seront les répercussions sur les joueurs, ceux qui ont déjà joué avec une autre sélection en A pourront ils porter le maillot kosovar ? L’équipe potentielle aurait alors fière allure et on peut comprendre les réticences de la Suisse et de l’ Albanie à voir l’émergence d’une équipe nationale Kosovarde aux identités footballistiques multiples ou les règles issues de l’explosion de l’ URSS prévaudront ? Dans ce cas de figure, lors de la création d’une sélection nationale, seuls les joueurs membres de la sélection dont le nouveau pays s’est émancipé sont autorisés à intégrer la nouvelle équipe. Dans ce cas seuls Milos Krasic ou Milan Bisevac (entre autres) pourraient être amenés à porter le maillot bleu du Kosovo. Les Kosovars au sein de l’équipe de Serbie ça ne court pas les rues.

Alors que tout où presque est à construire, on peut aisément imaginer que l’équipe va devoir puiser dans le réservoir de joueurs issu de la diaspora comme expliqué plus haut dans cet article.

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Image à la une : Bojan et Arnautovic | ©  PAUL ELLIS/AFP/Getty Images

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Je me suis réveillé un beau matin à Belgrade à cheval entre Europe de l' Ouest et le bloc soviétique après une nuit sur un Splav à boire de la Rakija. J'ai décidé de prendre le train de nuit suivant, direction Moscou, finir l'aventure devant l' Hotel Ukraina !

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