Avec le FK Rekreativo 011, on a vécu un samedi de football vrai à Belgrade

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 8 avril 2017

Avez-vous déjà rêvé de créer un club entre potes ? Probablement que oui, une fin de soirée bien arrosée, vous vous dites que l’état de votre club de cœur est insupportable et que vous sauriez bien mieux comment le gérer, vous pourriez choisir ses couleurs, y faire jouer qui vous voulez… En Serbie, une bande d’amis du lycée est allée au bout du pari, et pas seulement sur Football Manager, puisque leur club, le Rekreativo 011, créé il y a 3 ans, joue actuellement tous les week-ends en ligue amateur de Belgrade, cinquième et dernier échelon du football serbe. Quoi de mieux donc que de passer un beau samedi après-midi de printemps en leur compagnie, en déplacement dans la banlieue de Belgrade ?

Il y avait plusieurs jours que je souhaitais retrouver l’ambiance d’un terrain de foot. En voyage à petit budget dans les Balkans et sans objectif fixe nous étions arrivés moi et ma partenaire d’échappée en période blanche footballistiquement dans nos villes étapes, que ce soit à Salzbourg, Ljubljana ou Zagreb. Il faut dire que voyager en stop dans les Balkans impose en général de savoir prendre son temps. Bloqué la veille sur une aire d’autoroute croate à 100 kilomètres de la frontière et à 200 kilomètres de Belgrade, il avait fallu commencer par attendre patiemment qu’un routier bulgare finisse sa pause obligatoire, dormir un peu dans une des Toyota qu’il transportait sur son plateau, pour finir par passer la frontière à 4h du matin sous l’œil incrédule des douaniers serbes qui n’avaient pas dû voir deux jeunes Français passer par leur point de contrôle depuis plusieurs années et finir par une arrivée à plusieurs kilomètres du centre de Belgrade au bout d’une ligne d’autobus à 6h du matin. Petit cadeau de bienvenue cependant dans cette ville qui respire le foot avec un fanion de l’OFK Belgrade abandonné à cet endroit. Contactés deux jours avant, les responsables du Rekreativo, que j’avais découvert par hasard sur internet et dont la phrase « Against modern football » inscrite en gros sur la page d’accueil de leur site web m’avait de suite accroché, leurs représentants se faisaient un plaisir de me convier à un de leur match à l’extérieur.

C’est donc après une bonne douche et deux heures de sommeil que je retrouve mes hôtes pour la journée, qui ont dépêché pour l’occasion la Volkswagen Polo présidentielle du club. A son bord l’équipe dirigeante, 25 ans de moyenne d’âge : Uroš, Boža et Sergio dit « Pelé » (de la similitude de son nom de famille avec le « Roi »), ce dernier la voix cassée « Par les années à chanter au sein des Grobari, les ultras du Partizan, mon occupation principale pendant pas mal d’années. » La conversation s’engage naturellement sur la création et la raison d’être de leur club. Tous potes de lycée à l’initiative et fous de football, que ce soit de l’Etoile Rouge ou du Partizan, ceux-ci se désolaient depuis plusieurs années de la tournure que prenait le football serbe et notamment le football de club. Corruption à tout niveau, violences incontrôlées, connivences avec les pouvoirs politiques et baisse générale du niveau du championnat les ont conduits à rêver d’un club qui tournerait avant tout avec la passion du football et non avec le souci de l’argent roi.

© Footballski.fr

Les voici donc en 2013, novices en la matière, à essayer de dessiner les bases de ce qui sera leur club, en commençant par son nom. Admirant tous le football espagnol ils hésitent alors entre Atlético et Rekreativo. Ce sera finalement Rekreativo, agrémenté de 011, le code postal de Belgrade. Bien vite cependant les amis se trouvent confrontés à la réalité du football serbe, qui ne facilite pas la tâche pour des structures émergentes comme la leur. Un petit tournoi de futsal le premier hiver permet de réunir les premiers fonds et de superviser quelques joueurs, il leur faut ensuite un an et demi pour trouver un terrain, déposer les statuts, instaurer des cotisations et être incorporé dans le championnat. Finalement le rêve prend réalité et en 2015 le club joue son premier match officiel, avec un groupe de 16 joueurs, et oscillant plutôt entre 13 et 15 pour la suite.

« Tu dois être dans les 5 premiers Français à venir dans ce patelin ! »

Des souvenirs qui font déjà presque office de nostalgie en ce jour. Après deux premières saisons finies à la 6e place, le Rekreativo se trouve aujourd’hui leader de son groupe, ce qui lui permettrait provisoirement de monter à l’échelon supérieur en fin de saison. Mais pour le moment le déplacement est plutôt champêtre, car il faut se rendre à Boljevci, une commune de Belgrade que les trois amis n’ont jamais visité, « Car il n’y a aucune raison de venir ici, à part jouer au foot ! Tu dois être dans les 5 premiers Français à venir dans ce patelin ! » Effectivement on sent que l’on est vraiment sorti de Belgrade, preuve en sont les maisons des petits lotissements que nous traversons, où l’on est passé du style classique en parpaings ou briques à un style typique de la région de Voïvodine, proche voisine de ce côté-là de la Save. Le tour vaut cependant la peine pour la découverte notamment de Surčin, « la commune la plus riche de Serbie, car elle est très connue et appréciée des criminels de tout genre qui aiment sa tranquillité ». Le terrain se rapproche, mais il manquait un dernier élément pour rappeler à quel point le football peut verser dans l’irrationnel dans ce pays. Au détour d’une rue, planté au beau milieu d’une cour d’école de ce qui est désormais un village, se tient un des poteaux de but de la finale de C1 1991 remportée par l’Etoile Rouge. Un poteau en métal ramené donc on ne sait comment de Bari et planté là fièrement tel un totem depuis 25 ans.

Après une petite heure de trajet et un arrêt canette à l’épicerie locale nous voici donc devant le terrain qui a l’air étonnamment très bon. Un petit coin de campagne silencieux niché dans une des boucles de la Save, par une chaude journée d’avril. Les amis « des enfants du béton de Belgrade, plus habitués à jouer dans les bruits de la circulation » profitent également du décor. Le temps d’assister à une dizaine de minutes d’échauffement, il faut mettre en place les bâches qui démarquent le club. Against modern football s’étale sur un grand drap blanc, « La première bâche que l’on a faite, 5 minutes avant notre premier match, elle est vieille, mais on y est attachée ». À côté de cela le drapeau du club fait sur mesure, et un Football=Love qui détonne avec le décorum affiché par l’équipe de du FK Posavac de Boljevci, en particulier ce drapeau mi-serbe mi-russe, qu’un des dix jeunes spectateurs fait voler énergiquement en ce début de match. « C’est plutôt habituel quand on arrive dans les campagnes. Généralement les gens n’ont même pas trop idée de la signification qu’il y a derrière ».

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Malgré la chaleur qui pèse en ce début d’avril, les visiteurs ont décidé de faire plaisir à leurs « dirigeants » qui enchaînent les Hajde ! Hajde !, et à leur improbable spectateur étranger. Dès la 15e minute le numéro 11 envoie un patator des 30m en pleine lucarne ! Superbe, pour celui qui était encore il y a peu, le président fondateur du club ! Le Rekreativo a largement la maitrise technique et physique et double la mise sans forcer dix minutes plus tard sur un joli ballon en profondeur conclu d’un extérieur du droit. A peine le temps de discuter des projets du club sur le bord du terrain que le numéro 10, petit gabarit et technique au-dessus de la moyenne, fait parler sa patte droite pour le but du 3-0 juste avant la mi-temps. Voir un joueur de sa qualité ici parait un peu moins improbable quand on m’apprend qu’il a déjà joué en première ligue macédonienne.

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« Les agents de joueurs sont omniprésents. Mais si vous ne voulez pas rentrer dans ce système, il vous faut payer ! C’est pas le foot ça, les équipes que l’on aimait tant ont perdu leurs valeurs »

La mi-temps donne enfin l’occasion d’approfondir un peu plus la raison d’être de ce club un peu particulier et notamment ce slogan « Against modern football » qu’ils affichent fièrement au bord du terrain. Abonnés pendant des années dans les virages des Delije ou des Grobari, ces amis ont vu la déliquescence du football serbe dévoré par la corruption et le pouvoir de l’argent dès les racines.

« On sait tous comment ça fonctionne ici, la fédération ne redistribue rien de l’argent qu’elle prend. Les agents de joueurs sont omniprésents et font miroiter des sommes attractives aux parents de gamins qui n’ont parfois pas même 12 ans. Une fois que ces joueurs ont signé un contrat avec eux c’est fini, ils en font ce qu’ils veulent et le transfèrent à l’étranger dès qu’il a un peu de potentiel à 17/18 ans. Mais si vous ne voulez pas rentrer dans ce système, c’est pire, il vous faut payer pour jouer, pour que l’entraineur vous prenne ! Ce n’est pas le foot ça pour nous, les équipes que l’on aimait tant ne passent même plus les premiers tours de coupe d’Europe, mais elles ont surtout de moins en moins de valeur à nos yeux. »

En créant ce club, il a fallu donc repartir sur des bases saines et avant tout garder une mentalité de camaraderie. Mario le n°11 et ancien président est venu s’arrêter à nos côtés durant la pause : « La première chose que l’on a voulu mettre en place c’est que les joueurs payent leur cotisation à temps. Ça n’a l’air de rien, mais ça nous permet d’avoir des bases financières solides et de ne pas faire de favoritisme. Ici tout le monde a sa chance pour jouer, et c’est peut-être pour ça qu’on est leader jusqu’ici, on est une bande de potes qui s’amuse et qui boit des bières après le match tout simplement. » Pour appuyer cette volonté de retrouver le plaisir du jeu et du partage, différentes actions sociales sont également prévues comme des collectes pour la Croix Rouge. Si l’équipe monte en division supérieure, il leur faudra également créer une équipe de jeunes.

En revanche les incohérences de la fédération ne permettent pas de faire jouer d’étranger, comme un étudiant japonais qui en deux mois avait appris le serbo-croate et aurait pu être le leader technique de l’équipe, mais que la fédération ne permet pas de jouer pour une équipe amateur. « Pour le développement du football serbe… » assure ironiquement Boža, qui est lui en charge de la sécurité (sic), un poste imposé par la fédération, pour des matchs de niveau district…

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Malgré ces fantaisies, la bande de potes fait avec et rassemble des joueurs issus des tous les milieux, car si les fondateurs sont des amis de lycée et sont aujourd’hui économistes, hauts fonctionnaires ou étudiants en bac+5, on trouve aussi des ouvriers, des vendeurs, des chômeurs, tous déjà prêts à rentrer sur le terrain pour la deuxième mi-temps. Comme prévu les visiteurs dominent encore les débats, mais à partir de la 60e minute la chaleur a raison des deux équipes qui se contentent alors de jouer une attaque-défense qui ne profite pas plus aux visiteurs. Score final 3-0 et une première place consolidée, tout le monde peut avoir le sourire : « Tu as eu de la chance, une belle journée comme celle-là, 3 buts, un beau terrain, ça nous change des parties entre les immeubles où on n’entend que les voitures ! »

« J’ai été des années membre des Grobari, et particulièrement de son groupe le plus actif Alcatraz, mais tout a changé maintenant, honnêtement on n’y trouve plus que des criminels, des dealers, une petite mafia qui a des liens très étroits avec la politique. »

En repliant les bâches, « Pelé » me confie son écœurement face aux dérives du supporterisme en Serbie : « J’ai été des années membre des Grobari, et particulièrement de son groupe le plus actif Alcatraz, mais tout a changé maintenant, honnêtement on n’y trouve plus que des criminels, des dealers, une petite mafia qui a des liens très étroits avec la politique. La mort de Brice Taton a eu aussi un gros impact sur nous. Les politiques ont voulu s’en servir en dénonçant les groupes de supporters pour se redonner une image d’autorité et de respectabilité alors que depuis des années ils savent ce qui se passe dans ces tribunes. À partir de là on a commencé à se demander de quel côté on voulait être, maintenant je n’ai plus rien à aller faire là-bas. »

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De quel côté ils sont désormais je vais rapidement le savoir quand Mario et les trois dirigeants s’avancent avec un cadeau chargé de symbolique, un exemplaire du premier maillot qu’ils se sont fabriqué, floqué du numéro 16, l’année où ils ont remporté leur premier trophée, la coupe de la municipalité de Belgrade, et signé par toute l’équipe. L’après-midi n’est cependant pas fini puisque le capitaine invite désormais toute l’équipe chez lui le temps de débriefer longuement le match autour de čevapi maison, bières fraiches et rakija, mais ça, c’est une autre histoire que la décence publique m’interdit de relater ici.

En débarquant à Belgrade, je cherchais simplement l’ambiance d’un terrain de foot, j’y ai trouvé l’accueil d’une bande de potes, liés par le simple plaisir de jouer ensemble un samedi après-midi.  J’avais clairement trouvé plus que ce que je cherchais.

Antoine Gautier / Tous propos recueillis par A.G pour Footballski


Image à la une : © Footballski.fr

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De la kilkenny aux khinkalis. Du tous pourris aux khatchapouris. Caucasiophile, mon horizon s'élargit à l'Est toujours avec un stylo et un micro.

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