C’est le club kazakh avec le moins d’histoire et de tradition qui a rĂ©ussi Ă  placer le pays sur la fameuse carte du football. En effet, au contraire de ses prestigieux voisins que sont le Kairat Almaty et le Shakhter Karagandy, Astana est un club nouveau qui a rĂ©ussi l’exploit historique de se qualifier en Ligue des Champions en seulement 7 ans d’existence. Le parcours est dĂ©jĂ  beau, avec un match nul arrachĂ© contre Galatasaray qui a fait la fiertĂ© de tout le peuple kazakh. Pour mieux comprendre cette ascension fulgurante, il faut partir Ă  la dĂ©couverte de la premiĂšre capitale construite au XXIĂšme siĂšcle, dont le nom est l’anagramme de Satana.

Le Dubaï de l’Asie Centrale

Le passager d’Air Astana contemplant de son hublot le Kazakhstan, pays grand comme l’Europe de l’Ouest, pourrait se demander si une enclume gĂ©ante n’aurait pas Ă©crasĂ© les vastes plaines plates. Dans ce pays oĂč les loups sont plus nombreux que les habitants, les SoviĂ©tiques ont laissĂ© quelques souvenirs comme des goulags cachĂ©s, infrastructures pour le programme spatial ou le test des armes nuclĂ©aires. Et puis, sortie de nulle part comme Ă  partir d’un coup de griffe dans le fin fond des steppes asiatiques, le voyageur tombe sur Astana. Des bĂątiments tout en mĂ©tal brillant et en verre s’élĂšvent, comme un jeu de lĂ©go gĂ©ant qui aurait mal tournĂ©.

Bienvenue Ă  Astana, une des plus Ă©tranges capitales du monde dĂ©coulant de la vision d’un seul homme : Nursultan Nazarbayev, qui aurait lui-mĂȘme nommĂ© la ville – qui signifie capitale en kazakh – ainsi. Le sultan de la steppe est omniprĂ©sent. Pour cause, aprĂšs l’indĂ©pendance du pays en 1991, il fut le premier et le seul prĂ©sident de la RĂ©publique du Kazakhstan. Il a d’ailleurs Ă©tĂ© rĂ©Ă©lu en dĂ©but d’annĂ©e 2015 avec le score spectaculaire de 97,7% des voix en sa faveur. L’homme qui a dĂ©cidĂ© d’anticiper le scrutin qui devait initialement se dĂ©rouler en dĂ©cembre 2016, a eu l’honneur de se voir dĂ©cerner le prix de « Dictateur de l’annĂ©e 2014 ».

Qu’importe. La prioritĂ© du pays n’est pas la dĂ©mocratie, mais le dĂ©veloppement Ă©conomique. Compte tenu des milliards de barils de pĂ©trole et de gaz qu’il possĂšde, le Kazakhstan n’est pas vraiment ce que l’on peut qualifier un pays pauvre. Un regard du haut d’un building flashy de la ville suffit pour savoir oĂč est passĂ© l’argent. Tout est grand, ultramoderne et les buildings possĂšdent les noms des architectes qui les ont construits, comme une marque de mode. C’est ainsi que la capitale se retrouve avec une gigantesque pyramide de verre flashy, une version Disney de la maison Blanche,  une tour en forme de vase surplombĂ©e par un ballon – le prĂ©sident aurait eu l’idĂ©e du design lors d’un dĂźner d’état, qu’il a retranscrit au dos d’une serviette – ou encore un ministĂšre des Finances sous la forme d’un billet de banque. Pour finir de convaincre le touriste avisĂ© (qui loge dans un hĂŽtel avec spectacle lumineux permanent et une super Wi-fi), un petit tour au centre commercial Khan Shatyr est recommandĂ©. A l’intĂ©rieur de ses 127 000 mĂštres carrĂ©s, le centre commercial n’aurait pas pu trouver une raison d’ĂȘtre sans une plage artificielle avec du sable importĂ© des Maldives, qui nĂ©cessite une tempĂ©rature constante de 35°C. Ce qui, bien sur, est compatible avec l’hiver glacial et brutal du pays.

© Ken and Nyetta / Flickr
© Ken and Nyetta / Flickr

En 1997, alors que la ville n’était qu’une bourgade endormie, le « pĂšre de la Nation » a dĂ©cidĂ© de changer la capitale du pays qui Ă©tait auparavant la sublime Almaty, Ă  un millier de kilomĂštres plus au sud. Officiellement pour « raisons sismiques », officieusement car la stratĂ©gie se concentre sur le besoin du pays Ă  renforcer sa force au nord, oĂč vit un grand nombre de russes. Depuis, Nazarbayev a mis l’accent sur l’éducation en ouvrant notamment en 2010 une immense universitĂ© portant son nom. Contrairement au fameux anti-hĂ©ros du Kazakhstan, Borat, les nouveaux diplĂŽmĂ©s dominent de plus en plus une ville jeune (Astana a cĂ©lĂ©brĂ© ses 17 ans le 6 juillet dernier –tiens, le jour de l’anniversaire de Nazarbayev !) qui ne voit pas beaucoup de personnes de plus de 50 ans dĂ©ambuler dans ses rues


Le football, instrument marketing

Astana
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Pour promouvoir cette nouvelle capitale flambant neuve, quoi de mieux qu’un sport international comme le football ? C’est dans cette optique qu’a Ă©tĂ© crĂ©Ă© le Lokomotiv Astana en 2008 (en fusionnant deux clubs de l’ancienne capitale Almaty : FC Alma Ata et FC Megasport) pour reprĂ©senter la capitale dans la ligue kazakhe. Le projet, malgrĂ© les 1200 kilomĂštres d’Ă©cart avec la premiĂšre maison, a rencontrĂ© le succĂšs dĂšs sa premiĂšre saison, ponctuĂ©e d’une seconde place. Toutefois, le club n’a pas Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  jouer en compĂ©tition europĂ©enne en raison d’un problĂšme de licence jusqu’en 2013-2014 et leurs grands dĂ©buts en Europa League. Comme le nom Lokomotiv le suggĂšre, l’état a fondĂ© le club via sa sociĂ©tĂ© de chemin de fer Kazakhstan Temir Zholy (KTZ). Son logo reprĂ©sente un L central, en rĂ©fĂ©rence Ă  la voie ferrĂ©e. Mais il a vite fallu donner une reprĂ©sentation internationale au club. AprĂšs mĂ»re rĂ©flexion, en 2011, les dirigeants ont dĂ©cidĂ© de changer l’identitĂ© du club. Ce dernier devient le FC Astana, avec un logo tout neuf reprĂ©sentant mieux le pays, comme le prouve l’emblĂšme kazakh sur les cĂŽtĂ©s et le ballon voulant faire penser Ă  une yourte. De la mĂȘme façon, les couleurs sont passĂ©es du bleu et blanc au bleu et jaune pour mieux reprĂ©senter les couleurs du pays, Ă  la façon de l’Ă©quipe cycliste.

« La prĂ©sentation de notre nation au monde Ă©tait l’objectif principal de la crĂ©ation de ce club. Le prĂ©sident a compris le pouvoir et l’influence du sport que d’autres accomplissements ne peuvent pas remplacer. Il nous a donnĂ© pour objectif de construire une Ă©quipe forte de niveau europĂ©en Ă  Astana et, pas Ă  pas, nous nous dirigeons vers cela, » a dĂ©clarĂ© Kaisar Bekenov, directeur gĂ©nĂ©ral du FC Astana, diplĂŽmĂ© en « football business administration » Ă  l’UniversitĂ© de Liverpool.

astanja
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Le propriĂ©taire officiel du club est le fond souverain Samuryq-Qazyna, qui possĂšde les compagnies de pĂ©trole et de gaz du pays, les banques, les mines, les compagnies aĂ©riennes, aĂ©roports et chemins de fer du pays. Un portefeuille diversifiĂ© estimĂ© Ă  66,5 milliards de dollars, bien au-dessus des malheureux 30 milliards de dollars de ces clochards du Real Madrid. A la tĂȘte de Samuryq-Qazyna, Omirzaq Shukeev, ancien Premier ministre et conseiller Ă©conomique adjoint du prĂ©sident. Comme l’équipe cycliste, le club de football est membre du Club de Sport PrĂ©sidentiel d’Astana crĂ©Ă© en 2012 par Nazarbayev pour apporter un soutien financier aux Ă©quipes sportives qui luttent sur la scĂšne internationale. Le but est toujours le mĂȘme, faire de la publicitĂ© pour la marque Astana.

Dans le cadre du programme de dĂ©veloppement, le FC Astana s’est vu octroyer le droit de jouer dans un nouveau bijou de 185 millions de dollars, l’Astana Arena. Ouvert en 2009, le stade Ă  la pointe de l’architecture et de la technologie a Ă©tĂ© qualifiĂ© par Michel Platini comme « le plus beau stade d’Europe ». Le club a ainsi pu s’offrir le champion du monde U20 serbe, Nemanja Maksimovic, pour 2 millions d’euros, ou la pĂ©pite ghanĂ©enne Patrick Twumasi. Mais l’espoir le plus intĂ©ressant reste Georgi Zhukov, prĂȘtĂ© par le Standard LiĂšge. Le jeune homme (21 ans) est nĂ© au Kazakhstan mais a grandi en Belgique et a jouĂ© en Ă©quipe de jeunes des Diables Rouges. Il est donc tout sauf un hasard de retrouver le FC Astana en phase de poules de Ligue des Champions, la compĂ©tition mĂ©diatique par excellence du football.  Pourtant, la tĂąche ne semblait pas simple dans une ville fraĂźchement sortie de terre : « Quand (Nazarbayev) nous a confiĂ© la mission de crĂ©er un club susceptible de participer aux phases de poules des plus grandes compĂ©titions europĂ©ennes, beaucoup ont pensĂ© que c’Ă©tait irrĂ©aliste. Les faits leur ont donnĂ© tort. Nous sommes un pays Ă©mergent » se souvient le manager gĂ©nĂ©ral du FC Astana, Kaisar Bekenov.

La nomination du coach bulgare Stonimir Stoilov en 2014 a Ă©tĂ© un Ă©lĂ©ment dĂ©clencheur pour que le club officiellement ĂągĂ© de 48 ans (date de la crĂ©ation du premier club de football dans la bourgade alors nommĂ©e Tselinograd, qui n’a pourtant rien Ă  voir avec le club actuel – il est toujours bon de se crĂ©er un peu d’histoire) remporte le premier titre de champion de son histoire. Comme le tĂ©moigne le gardien serbe Nenad Eric : « son rĂŽle ne peut pas ĂȘtre sous estimé ». Sous Stoilov, le club de la capitale joue un football portĂ© sur l’offensive, grĂące Ă  la qualitĂ© de joueurs majeurs comme Foxi Kethevoama (l’ailier centrafricain) ou le local Baurzhan Dzholchiev, fer de lance de l’attaque.

Astana, Kazakhstan
VƓux exaucĂ©s | © vesti.kz

Un club tout beau tout neuf, un stade futuriste, des ressources illimitĂ©es
 Oui, mais la passion ne s’achĂšte pas et le FC Astana n’a pas pour autant conquis les cƓurs et les esprits des fans de football de la ville. L’Astana Arena de 30000 places sonne plutĂŽt creux lors des matchs de championnat : les affluences se situaient autour de 6000 spectateurs l’an dernier. Bien que les chiffres augmentent d’annĂ©e en annĂ©e, ils restent loin de ceux des clubs historiques comme Kairat Almaty, Aktobe ou mĂȘme le Shakhter Karagandy qui est pourtant en perdition. Nul doute qu’aprĂšs la rĂ©ussite de cette saison, le club va continuer de grandir Ă  tous les niveaux, Ă  l’image du pays. Les 32 rayons de soleil du drapeau du Kazakhstan, symboles d’abondance et de prospĂ©ritĂ©, n’ont jamais Ă©tĂ© autant d’actualitĂ©.

Il reste toutefois un long chemin Ă  accomplir pour qu’Astana et le Kazakhstan ne soient plus vus dans le monde comme un pays arriĂ©rĂ© et barbare. EspĂ©rons qu’au moins Lukas Podolski aura vu que Borat n’a absolument rien de kazakh


Damien Goulagovitch


Photo à la une : © ChelseaFunNumberOne

Astana, le football pour promouvoir la marque
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5 Comments

  1. Avatar Hugo 4 novembre 2015 at 13 h 56 min

    Vraiment un trĂšs bon article, trĂšs intĂ©ressant pour tous ceux qui ne connaissement pas bien ce pays. Ce gigantesque pays mĂ©connut est particulier de son histoire… Et Astana qui a fait deux matchs nuls en Champion League pas mal comme mĂȘme !

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