Aivar Pohlak, l’excentrique homme-orchestre du football estonien

Tristan Trasca - Publié le 11 juin 2014

Une figure du football européen m’intriguait depuis que je suis tombé sur son nom et son histoire sur Internet. Aivar Pohlak, écrivain pour enfant et professeur au look de troubadour, est le personnage central du football estonien. La légende veut aussi que l’homme ne se déplace qu’en camping-car, et jamais en avion, même quand il doit venir aux congrès de la FIFA ou de l’UEFA. Angelo Palmeri, rédacteur en chef et créateur de ‘Rumori di Spogliatoio’, nous présente le personnage.

Comment Pohlak est-il perçu en Estonie ? Est-il célèbre au-delà du microcosme du football ?

Pohlak est une figure controversée dans ce petit pays. Il y a quelque temps, quelqu’un m’a dit ces mots pleins de sens sur le football en Estonie : « c’est un petit monde, tout le monde se connait et tout le monde sait ce que les autres font ». Cela s’applique également et surtout au président de la Fédération Estonienne. Tout ce qu’il dit ou fait ne passe pas inaperçu. Certainement, sa doublette casquette (président de la fédé et président du club de Flora) aide à créer la controverse sur son compte car il existe très peu d’exemples comme celui-ci dans le monde du football et ils se trouvent principalement dans les pays autocratiques. Il est également connu en dehors du microcosme du football; en fait dire « Aivar Pohlak » signifie sans doute « football » pour tous ceux qui ne suivent pas ce sport ici. La seconde pensée va vers sa veste folkorique en peau de mouton qu’il ne quitte quasiment jamais, même pas dans les évènements officiels.

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Lors de la Baltic Cup, il a offert un maillot de l’Estonie à Maris Verpakovskis. Crédit photo Tairo Lutter-Postimees

Il semblerait qu’il ait tout fait dans le football en Estonie: créer des clubs, jouer en première division, entraîner, puis devenir président de la fédération. Est-ce qu’il a réussi dans tous ces rôles ? Est-il LE personnage principal de l’histoire du football estonien ?

Oui cela correspond à la vérité. Il est toujours un arbitre en activité (l’an dernier, il a dirigé un match de coupe d’Estonie entre Kuressaare – à l’époque en D1 – et une équipe amateure) et il fut entraîneur à Flora et pour l’équipe nationale estonienne (en tant qu’adjoint) avant de passer à ses autres activités. Il est aussi connu pour son tempérament. Alors qu’il était assistant coach de la sélection en 1992, il s’est disputé avec le capitaine Urmas Hepner et il a fini par lui mettre un coup de tête. Cet épisode l’a poussé à se retirer de cette position mais il est revenu en 1993 pour l’élection des membres du board de la fédération estonienne. Depuis, il est dans le football, mais principalement derrière un bureau entre guillemets. On ne peut dire qu’il ait connu le succès dans tout ce qu’il a entrepris, mais on devrait se concentrer sur ce qu’il a réussi.

Il sera certainement remémoré comme l’homme qui a su insuffler un nouvel élan au football en Estonie, après la fin de l’occupation soviétique.

Certes, il n’est pas devenu un arbitre FIFA, un entraîneur aux multiples titres ou un grand footballeur (même s’il a connu de bons résultats à l’époque du début du football moderne en Estonie). Toutes ces activités sont, pour moi, la démonstration de son enthousiasme exacerbé pour le jeu et sa volonté de l’étudier et de le comprendre sous divers angles (celui du juge, celui du joueur, celui de l’homme sur la touche). Il est devenu un exemple car, dans des petits pays comme l’Estonie, vous ne pouvez trouver assez de moyens humains pour remplir tous les rôles. De fait, dans le football, il n’est pas rare de voir d’anciens footballeurs devenir des arbitres ou entraîneurs. Pohlak est également un supporter actif, il adore aller voir des matchs aux quatre coins du pays. Il a toujours été assez tolérant vis-à-vis des supporters des clubs locaux même quand ils ont eu des comportements très limites. Il sait que les fans essayent de construire une identité et une culture qui restent assez faibles au niveau des clubs.

Il sera certainement remémoré comme l’homme qui a su insuffler un nouvel élan au football en Estonie, après la fin de l’occupation soviétique. Perçu comme le sport des occupants, le football a été derrière le basketball pendant des décennies. Les efforts de Pohlak ont permis d’arriver à la situation actuelle avec une pratique du football plus développée que celle du basket.

Il semblerait qu’il y ait eu une polémique quand il a décidé de construire le stade Lilluekülla. Est-ce que tu peux nous expliquer ? L’homme est-il au centre de nombreuses controverses ?

Quand vous mentionnez Pohlak, vous ne pouvez jamais éviter le mot “controverse”, comme il est l’une des personnes les plus controversées d’Estonie. Le premier objet de controverse est son double rôle. Tout ce qu’il dit concernant le football de clubs en Estonie en tant que président de la fédération est toujours perçu sous l’angle de sa double casquette, même s’il parle en tant que président de la fédération. C’est naturel, j’y vois un parallèle avec une des personnes les plus polémiques de mon propre pays l’Italie: Silvio Berlusconi, avec des différences évidentes.

Quand la fédé approuve un règlement qui limite le nombre de joueurs étrangers, bien que cela ait été fait pour protéger les talents locaux, certains ont vu ça comme une règle anti-Kalju. Kalju est un des grands clubs de Tallinn qui s’est beaucoup développé récemment jusqu’à devenir un rival de Flora et Levadia. Leur ascension fut rapide (en 10 ans des divisions amateurs à la Ligue des Champions) et aidée par l’arrivée de nombreux joueurs étrangers. Le club, cependant, n’a pas créé de conflit, sachant probablement que ce serait une « guerre perdue d’avance » et ils ont simplement réduit le nombre de joueurs étrangers tout en développant leur propre académie grâce à l’argent provenant des campagnes européennes. Un exemple qui vous démontre que les clubs ne se risquent pas ouvertement à combattre la fédé, et donc Pohlak. Est-ce bien ou non ? Là encore, c’est une question de points de vue.

Il est aussi notoire que Pohlak essaye de combattre la possibilité pour les agents de joueurs d’influer sur la politique des clubs que ce soit en amenant leurs propres joueurs ou en prenant le contrôle de clubs. Certains pourraient dire qu’il fait ça lui-même (Pohlak est agent FIFA, pour ajouter une autre ligne à son CV), d’autres peuvent argumenter qu’il est nécessaire de protéger le petit environnement du football estonien de l’avidité de certains agents. Dire où est la vérité est un exercice d’hypothèses.

Les Estoniens sont, par nature, des gens timides. Aivar va à l’encontre du stéréotype.

En ce qui concerne le stade, il y a eu des scandales financiers et des problèmes liés à la construction de ce qui est le stade national (pas le plus grand du pays cependant). En parler nécessiterait un article entier. Ce que je peux dire, c’est que la double casquette de Pohlak n’a pas aidé à éclaircir les choses. Le stade est aujourd’hui la propriété de la fédération mais est habillé aux couleurs du FC Flora. Une histoire controversée mais aussi belle car le stade a été construit à temps pour ce fameux match contre les Pays-Bas en qualifications du Mondial, durant lequel l’Estonie menait 2-1 à 15 minutes du terme avant de perdre 2-4. Je pense que le stade symbolise comment la controverse et le succès peuvent coexister dans une même personne du monde du football.

Il semblerait que les autres membres de sa famille soient aussi dans le football. Que font-ils ?

En effet. Sa fille, Anni, est également arbitre (elle est plus active dans ce rôle). Elle s’est mariée avec Tomi Rahula, un chanteur-compositeur connu et arbitre également. Avec Pohlak, ils ont formé le trio arbitral pour le match susmentionné à Kuressaare. Dans ce match, son fils Pelle jouait pour l’équipe qui recevait.

Pelle est un latéral/ailier gauche au fort tempérament et très courageux. Il n’a que 25 ans mais a déjà commencé sa carrière d’entraîneur. Il est l’entraîneur du FC Kuressaare (le club pour lequel il jouait jusqu’à la saison dernière et actuellement en D2) et en plus, il passe ses après-midi à entraîner les jeunes du FC Flora. Il a la même passion et la même énergie pour entreprendre que son père. Il continue également de jouer pour le FC Kose, en D5. Sa jeune sœur, Liisa, a également joué.

Son allure est assez unique pour un président de fédération. Comment est-ce perçu en Estonie ? Est-ce que l’homme a créé son propre personnage ?

Oui certainement et il aime cela, ce qui n’est pas négatif selon moi. Les bonnes idées et les initiatives peuvent fonctionner seules mais il faut de temps en temps une personne qui aime se mettre en avant pour continuer à faire évoluer les choses. De bonnes capacités en relation publique et communication ne font pas de mal. Les Estoniens sont, par nature, des gens timides. Aivar va à l’encontre du stéréotype. Dans les évènements publics locaux (comme la remise des prix en fin de saison à l’automne dernier), il ne se prive pas de faire des blagues à l’audience ou de se moquer des personnes qui viennent sur scène. Cela dépend aussi des goûts : certains pensent que c’est déplacé, d’autres pensent que c’est bon pour tuer la monotonie et garder une bonne ambiance. Probablement, pour les Estoniens plus traditionnels, cela semble bizarre. Personnellement, cette attitude ne me gêne pas, probablement car je viens d’Italie. Bien entendu, toutes les blagues ne sont pas bonnes mais cela arrive aussi aux comédiens professionnels. Pohlak avec sa veste en peau de mouton est un vrai personnage. Il fait la une des journaux quand il se présente à des évènements en costume-cravate, car c’est réellement rare !

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Lors du match contre le Tadjikistan, Pohlak a reçu un costume traditionnel. Il le porte bien. Crédit photo: Arno Saar/Õhtuleht

Que penses-tu personnellement de sa carrière dans le football estonien dans les trois dernières décennies ? Qu’a-t-il amené au football en Estonie ?

Dès que j’ai commencé à m’intéresser au jeu en Estonie (avant que je commence ‘Rumori di Spogliatoio’), j’avais déjà vu son nom à de multiples reprises, donc j’avais déjà compris le rôle central qu’il a joué dans le développement du football en Estonie. Je l’appelle le « père fondateur du football estonien » comme il est réellement à la base du renouveau du football en Estonie après l’indépendance, aussi bien au niveau de la fédération que du football de clubs. Il a aussi aidé la fédération estonienne à se rapprocher d’autres fédérations et des autorités du football. Il ne cache jamais son amitié avec Michel Platini et le fait qu’il parle librement avec Sepp Blatter (il a rencontré les deux à de nombreuses reprises, également en dehors des évènements officiels où les présidents de fédérations sont invités). Son rôle actif a amené l’Estonie à être le premier et seul pays à rencontrer les 54 membres de l’UEFA (incluant le petit nouveau Gibraltar) et a aidé l’Estonie à obtenir l’organisation de l’Euro U19 en 2012, le premier tournoi auquel une sélection de l’Estonie a pris part.

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Vu d’un grand pays, cela peut sembler de petits accomplissements, mais nous parlons, et j’aime toujours le rappeler aux béotiens, d’un pays d’1,3 million d’habitants. Le fait qu’il ait été inclus dans le « Hall of Fame » du livre « 100 ans de football en Estonie » (publié pour le jubilé de l’Estonie en 2009) parle de soi-même. Certes, certains y verront une controverse car le livre fut publié avec le soutien apparent de la fédération. Cependant, le livre ne cache pas le côté polémique de Pohlak, avec un paragraphe au titre explicite: « personnage controversé ». Au moins nous sommes tous d’accord là-dessus !

Tristan Trasca

Grazie mille Angelo. Et je ne peux que vous poussez à aller lire Rumori di Spogliatoio.

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