#7 FootballskiTrip Géorgie: Passes à la frontière. Quand le football vient en aide aux réfugiés d’Ossétie du Sud.

Antoine Gautier
Antoine Gautier - Publié le 18 septembre 2016

Cet été, pendant une dizaine de jours, nous avons eu le plaisir de nous rendre en Géorgie afin d’y réaliser un nouveau FootballskiTrip. Nous vous proposons aujourd’hui un récit de notre brève rencontre de 10 jours avec la Géorgie, ses habitants, son football, ses paysages, sa culture. En espérant continuer à vous faire partager cette passion commune encore de longues années. On referme cette semaine spéciale avec un septième et dernier épisode en compagnie des bénévoles de la Fondation Arveladze dans les villages de réfugiés d’Ossétie du Sud.

Les 85 km de la route de Tbilissi à Gori vous dévoilent toute la complexité du pays. On passe tout d’abord devant la cité de Mtskheta, épicentre de la chrétienté en Géorgie, où tout bon conducteur se signe trois fois en apercevant la citadelle en contrebas. Puis une longue vallée aride où se dévoilent en fond les montagnes d’Ossétie. Enfin aux abords de Gori la nature luxuriante reprend ses droits, la ville est nichée au pied de montagnes verdoyantes, au confluent de la Koura et du Liakhvi, fleuve qui vers le nord se dirige tout droit vers l’Ossétie du Sud et Tskhinvali sa capitale, à peine à 35km. De la route en s’approchant de Gori on distingue de petites grappes de cabanons blancs, sorte de villages de mobile home. Ce sont des habitations de fortune construites pour les familles originaires d’Ossétie du Sud, chassées par la guerre d’août 2008.

© Footballski

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Pour rappel le 7 août 2008 la prise de Tskhinvali, alors contrôlée par les sécessionnistes ossètes, par l’armée géorgienne entraînait la deuxième guerre d’Ossétie du Sud entre la Russie et la Géorgie, mobilisées également dans le même temps en Abkhazie. En à peine 5 jours l’armée russe, au motif de protéger les populations russophones d’Ossétie et à qui la Russie a distribué des passeports russes[1] depuis plusieurs années, balaye son adversaire géorgien et occupe les territoires d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Le président russe Medvedev décide alors de maintenir les troupes russes dans ces territoires afin d’en garantir la paix. Cet état de fait demeure depuis 8 ans désormais et chaque géorgien se rappelle encore nettement de ces 5 jours, du 7 au 12 août 2008. Aujourd’hui la situation est plus proche d’un rattachement de l’Ossétie du Sud à la Russie qu’à un retour dans le territoire géorgien. Au moins 60 000 ossètes ont dès alors dû fuir et être déplacés dans d’autres endroits en Géorgie (les fameux IDP’s, Internal Displaced People), dont 56 000 habitants de Gori la grande ville proche de l’Ossétie du Sud, lui donnant son air de ville à moitié abandonnée. Avec le temps Gori a réussi une bonne partie de sa reconstruction et de son repeuplement sur ses axes principaux, mais des traces persistent, entre églises reconstruites rapidement en parpaings encore apparents et maisons abandonnées éventrées par les obus.

Arrivés dans la ville, Oto cherche le point de rendez-vous où retrouver Alexander, l’entraineur sous accord avec la fondation Arveladze qui va diriger la séance d’entrainement de l’après-midi pour les enfants du village d’Ateni, à quelques kilomètres dans les montagnes. Depuis le début du voyage Oto est notre gars sûr en Géorgie, journaliste, attaché de presse pour le club du FC Tskhinvali il travaille également depuis cet été pour la Fondation Arveladze. Créée par trois frères, anciens joueurs professionnels et membre de la sélection nationale, elle vise à venir en soutien à des populations en difficulté, que ce soit dans des villages isolés, pauvres, ou comme je vais le voir dans des villages de réfugiés. Ils ont même un nom pour ce programme qu’ils ont lancé ce mois d’août 2016 : « football therapy ». C’est ce que je suis venu voir aujourd’hui avec lui.


Lire aussi: #5 FootballskiTrip Géorgie: On a discuté avec Revaz Arveladze, ancien international géorgien et co-fondateur de l’Arveladze Foundation


En dehors de la ville, la route s’élève rapidement et file entre les montagnes. Petits jardins, vignes grimpantes sur tous les murets et souvent érigées en tonnelle l’endroit est simplement magnifique. Alexander et Oto doivent beaucoup discuter pour retrouver le chemin de l’endroit et difficile de prendre une église comme point de repère, car il y en a pratiquement à toutes les intersections. Finalement la voiture passe une petite rivière et s’arrête devant un joli portail forgé. L’endroit fait plus penser à un internat de haut niveau qu’à un camp de réfugiés pourtant 200 familles se sont installées ici et alentour. A l’entrée un panneau nous accueille « Partout, tout le temps, je suis avec toi Géorgie ». Sur le portail une autre inscription plus simple : « Je t’aime » (sic).

© Footballski

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Beaucoup d’arbres, le ruisseau en contrebas et une tonnelle de vigne qui débouche sur ce qui doit ressembler le plus fidèlement au premier terrain de football originel. Deux buts plantés dans une plaine d’herbes sèches, entre les deux un ovale de terre brûlée par le soleil. Le tout au milieu des vaches, poules et dindons qui se sont installés tranquillement à l’ombre afin de profiter de la séance. Petit à petit plusieurs enfants viennent à notre rencontre, le plus téméraire d’abord, maillot de Ronaldo sur le dos, puis au final un par un ils viennent tous poliment nous serrer la main. Âgés de 8 à 14 ans, en majorité des garçons, mais aussi quelques filles, ils attendent impatiemment la 3ème séance de la semaine. Oto me met très rapidement dans l’ambiance, ces enfants sont donc issus de familles qui ont dû fuir la guerre de 2008. La région de Gori en elle-même étant assez pauvre ces familles ont en général très peu de ressources et vivent principalement de l’aide du gouvernement géorgien. La grande majorité d’entre eux arrondit les fins de mois en travaillant dans les maraîchages et les vergers alentour. Les enfants partagent ainsi leurs journées entre l’école et les champs où ils vont aider leurs parents. Alors quand Alexander vient donner ses séances, trois fois par semaine, c’est aussi l’occasion de voir d’autre monde, de discuter de choses et d’autre en-dehors de la vie du village et surtout de se mettre en condition physique comme dans un vrai club.

Car une fois les maillots bleus estampillés Fondation Arveladze enfilés, et les deux ballons neufs gonflés, l’entraineur n’y va pas à la légère. Dans la plus pure tradition soviétique, il encadre les enfants de façon sévère, mais juste, allant faire répéter un geste autant de fois que nécessaire pour qu’il soit maîtrisé. En passant à l’opposition sur grand terrain les « Davai, davai » (en avant) et « Bevri, bevri » (attend, pas trop) s’enchainent dans la bouche du coach. Le jeu que les enfants tentent de mettre en place est très clair, contrôle-passes courtes dans les pieds, la tête haute, le regard vers ses partenaires et toujours vers l’avant, replacement rapide et bien maîtrisé. Un jeu intelligent, fondé sur des principes simples, que les enfants appliquent très consciencieusement. D’ailleurs peu de ballons sortent des limites du terrain et on comptera à peine une vache et deux dindons secoués par des passes un peu trop appuyées. Aucun dégât à signaler en revanche dans les carrés de maïs, haricots et tomates qui bordent le terrain.

© Footballski

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Après deux heures d’efforts intenses tout ce petit monde peut enfin aller s’asperger, souffler un peu et décider de la prochaine activité. L’occasion pour l’entraineur de pouvoir discuter plus librement avec les enfants et connaitre la vie du village. Aujourd’hui il est question d’aller au bord de la rivière pour pêcher et s’y rafraichir. Fort bien, mais Alexander conseille aussi bien de ne pas oublier la rentrée prochaine.  Comme il l’explique : « Notre but ici c’est de former, certes de former au football, mais avant tout de bons citoyens, des gens équilibrés qui s’occupent avec des activités intelligentes et cherchent à s’insérer paisiblement dans la société, rien de plus. »

« Ces enfants ont connu des scènes de guerre à un âge où il garde tout en mémoire. Ils connaissent le bruit des bombardements, des tirs, des balles. »

En effet la fondation Arveladze ne se limite pas aux cours de football, en tout cas pas dans ce programme de football therapy. Créée à l’origine dans le but de permettre à des jeunes prometteurs, mais issus de milieux défavorisés et instables, de poursuivre leur formation de footballeur jusqu’au niveau professionnel, les frères Arveladze cherchent maintenant à étendre leur action à tous les jeunes géorgiens. Ici l’accent est mis autant si ce n’est plus sur l’accompagnement scolaire et social, que ce soit par l’aide au devoir par exemple, le don de livres et fournitures scolaires ou l’organisation de petits voyages dans le pays. Lorsque nous l’avions rencontré dans son bureau à Tbilissi une semaine avant, Revaz Arveladze nous avait prévenu : « Ces enfants ont connu des scènes de guerre à un âge où il garde tout en mémoire. Ils connaissent le bruit des bombardements, des tirs, des balles. » Il ne faut pas oublier non plus que les tensions entre Ossétie du Sud et Géorgie datent d’il y a bien plus longtemps, une première guerre avait eu lieu au début des années 1990 dans laquelle certains leaders politiques actuels ont pris part d’ailleurs. En quittant ces enfants, difficile pourtant de ne pas ressentir de l’optimisme. Certes ces 10 jours sur place m’auront appris que la Géorgie est un pays de contraste où les apparences peuvent être trompeuses. Il y a quand même quelque chose de réjouissant à voir cet entraineur – « 55 ans ! » finit-il par me faire comprendre fièrement avec ses doigts – prendre le terme éducateur sportif dans sa plus belle conception.

© Footballski

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En redescendant vers Gori la discussion est animée dans la voiture, je comprends qu’Oto et Alexander discutent du championnat actuel, « Dinamo, Chikura, Dila », avant de bifurquer rapidement vers les anciennes gloires, « Shota Arveladze, Mikheil Meskhi, Giorgi Kinkladze, David Kipiani… ». Autant de mots clés qui me raccrochent à la conversation avant de redéposer Alexander au détour d’une rue.

Le deuxième village où nous nous rendons pour la séance du soir se trouve plus au nord de Gori, sur l’unique route qui mène à Tskhinvali, avant dernier village avant la capitale sud-ossète. On quitte cette fois-ci les montagnes pour une grande plaine bordée de champs qui plonge vers l’Ossétie et ses montagnes russes. Arrivé sur place, je crois bien avoir déniché un concurrent au terrain d’Ateni. Herbes hautes et taureau dans les buts la séance s’annonce sportive ! Finalement non le centre sportif du village n’est plus utilisé depuis des années et c’est sur un City Stade tout neuf que se sont déjà donnés rendez-vous une quarantaine d’enfants. Ici, un peu plus de moyens matériels, et ça se sent. Un des coachs a été joueur pro au Dila Gori il y a 3 ans de cela, et essaye de partager les 3 mots de français qu’il a appris. L’entraineur-chef me montre fièrement les manuels d’entrainement dont il dispose, offerts lors d’un stage avec des entraineurs norvégiens, suisses et allemands. C’est pour lui la garantie que son travail est pris au sérieux et il le considère comme tel. Comme dans le précédent village les exercices sont menés avec sérieux et rythme, en cherchant à ce que chacun puisse aller chercher le meilleur de lui-même.

© Footballski

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J’en profite pour rediscuter un peu avec Oto. Nous avons tous les deux déjà bien fait chauffer nos appareils photo et nous pouvons maintenant profiter de l’opposition à 7 contre 7 qui clôt la séance, grignotant une poignée de noisettes offertes par les grands frères qui s’installent sur les 3 bancs du mini stade. Avant de lancer ce programme, les frères Arveladze n’avaient aucune idée de l’accueil qui allait leur être réservé dans ces villages, après tout le football peut être bien futile dans ces moments-là ? Mais au final  c’est cette impression de jouer dans un vrai club, s’intégrer dans une organisation sociale qui compte tout simplement. On est loin d’une hystérie contagieuse à tout le village quand l’entraineur arrive, non, simplement l’envie de passer un bon moment autour du ballon et peut être aussi l’envie pour les enfants de montrer les progrès accomplis jour après jour. Aujourd’hui, le programme touche déjà 300 enfants partout dans le pays, répartis dans une quarantaine de villages. A la rentrée 5 villages de plus devraient être intégrés, et ainsi de suite tant que la fondation peut convaincre des entraîneurs motivés de venir dans des zones parfois très reculées.

Le soleil commence doucement à plonger derrière les collines rocheuses, et les derniers paysans flanqués de leurs deux vaches qui s’étaient arrêtés quelques instants regarder la séance derrière le grillage reprennent leur marche. Comme au premier village, j’ai ressenti de façon très intense l’envie de faire jouer les enfants en groupe. Les « Bevri, bevri » (N’en fait pas trop) et « Neli, Neli » (doucement, calme le jeu), s’enchaînent et la moindre passe mal assurée vaut à coup sûr une remontrance sèche du coach. Et finalement dans ce flot de géorgien un mot émerge, le même leitmotiv que dans l’autre village : « Mere, Mere », dès qu’un joueur reçoit la balle dans ses pieds. Oto m’en fait la traduction : « Après, après, pense à la suite ». Comme un dernier motif d’espoir pour cette génération de petits Géorgiens.

Antoine Gautier

Merci d’avoir suivi nos aventures en Géorgie ;
Merci à Oto pour son aide et sa gentillesse durant cette aventure humaine et footballistique :
Merci à la famille Arveladze et à toutes les personnes avec qui nous avons eu le plaisir d’échanger, se découvrir et partager notre amour du football ;
 

La rédaction de Footballski


Image à la une : © Footballski

[1] En vertu de l’article 14, alinéa 1b de la « Loi sur la nationalité de la Fédération de Russie », qui stipule, entre autres que tout citoyen de l’URSS n’ayant pas accepté la nationalité de son nouveau pays et de ce fait se trouvant apatride, peut demander la nationalité de la Fédération de Russie.

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De la kilkenny aux khinkalis. Du tous pourris aux khatchapouris. Caucasiophile, mon horizon s'élargit à l'Est toujours avec un stylo et un micro.

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