#5 Octobre Rouge – Belgique vs. RDA : 90 minutes et puis s’en va

Julien Duez
Julien Duez - Publié le 7 novembre 2016

Pour clôturer la fin de la série Octobre rouge, quoi de mieux qu’une histoire d’adieux ? Embarquez avec nous à Bruxelles pour un « Au stade » pas comme les autres. Nous sommes de retour en 1990, le 12 septembre précisément. Ce jour-là, la RDA joue le dernier match de son histoire. 90 minutes plus tard, l’équipe n’existait plus. Et trois semaines plus tard, l’Allemagne était définitivement réunifiée.


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Eduard "Ede" Geyer, dernier sélectionneur de la RDA le 12 septembre 1990 à Bruxelles | © DPA

Eduard « Ede » Geyer, dernier sélectionneur de la RDA le 12 septembre 1990 à Bruxelles | © DPA

Quelques semaines avant la rencontre, Eduard Geyer est encore en train de suer à grosses gouttes. Le dernier sélectionneur de la Nationalmannschaft der DDR peine à composer sa feuille de match. Et pour cause : le mur de Berlin est tombé un an plus tôt, presque jour pour jour. La disparition de la RDA en tant qu’État souverain n’est plus qu’une question de semaines. Certes, pour des raisons pratiques, il a été décidé qu’une dernière saison de championnat serait disputée jusqu’en 1991. Elle servirait à déterminer, grâce à la règle du 2+6, quelles équipes intégreraient la Bundesliga (2) et lesquelles rejoindraient son antichambre (6).

Mais depuis l’ouverture des frontières et la fin de la saison précédente, plusieurs cadors d’Oberliga ne se sont pas privés d’aller voir si l’herbe n’était pas plus verte ailleurs (voir infographie ci-dessous). D’où la difficulté pour Eduard Geyer de trouver suffisamment de joueurs qui accepteraient de participer à l’ultime baroud d’honneur d’une sélection moyenne en plein décomposition. Le sélectionneur saxon essuie vingt-deux refus. Blessures, problèmes de motivation, d’agenda, de passeport (!)… les justifications ne manquent pas pour se débiner. Seul Dirk Schuster, l’actuel entraîneur d’Augsbourg, joue franc-jeu et avoue ne plus se sentir Allemand de l’Est. Son récent transfert à l’Eintracht Brunswick lui a permis de tourner le dos au passé. Car contrairement au sélectionneur, les meilleurs joueurs de l’Est voyaient la chute du mur comme le commencement d’une nouvelle ère, tandis que pour Geyer, elle symbolisait la fin d’une époque. Pour les joueurs, de nouvelles perspectives professionnelles s’ouvraient chez les frères de RFA. Geyer lui, malgré un solide palmarès, ne s’était même pas vu proposer un reclassement à l’intérieur de l’organigramme de la DFB, la fédération allemande de l’Ouest de football. Tout ce qu’il voulait, c’était que ce dernier match constitue un moment un tant soit peu solennel. Que les joueurs puisse se dire adieu convenablement et boire une dernière bière ensemble.

Classement des meilleurs transferts Est-Ouest après la chute du Mur de Berlin | © infographie du Berliner Zeitung

Classement des meilleurs transferts Est-Ouest après la chute du Mur de Berlin | © infographie du Berliner Zeitung

Finalement, à force d’abnégation, Geyer parvient à envoyer un fax à Bruxelles avec une liste complète, bien qu’au lieu des 18 joueurs habituels, il n’en ait convaincu que 14. À l’intérieur, aucune star, que des seconds couteaux. Un seul talent avait répondu à l’appel : Matthias Sammer, pourtant récemment transféré au VfB Stuttgart. Le rouquin formé au Dynamo Dresde compte 22 capes avant la rencontre. Le deuxième meilleur score de la sélection, juste derrière Jörg Stübner, milieu de terrain du FC Carl Zeiss Iéna (46). Detlef Schößler (Chemnitzer FC) complète le podium (17 sélections). Tout le reste des appelés compte moins d’une dizaine de capes et trois d’entre eux (y compris les deux gardiens !) vont même faire leur baptême du feu. Bref, le 293e et dernier match de la République démocratique allemande s’annonce mal, face à une Belgique sportivement supérieure (les Diables rouges entraînés par Guy Thys comptent alors, entre autres Michel Preud’homme, Enzo Scifo, Franky van der Elst et Jan Ceulemans), mais certainement moins motivée par l’événement.

À l’origine, rappelons que les deux équipes auraient du se rencontrer dans le cadre des éliminatoires de l’Euro 1992, au sein d’un groupe dans lequel on retrouvait également la RFA. Mais le processus de Réunification en cours rendait absurde une rencontre germano-allemande ! Il fut donc décidé que l’Allemagne participerait aux qualification sous la bannière réunifiée et la RDA fut remplacée par le Luxembourg. Cependant, comme il était trop tard pour annuler le match prévu de longue date contre la Belgique, celui-ci fut maintenu sous la forme d’une rencontre amicale.

La liste envoyée par Eduard Geyer à la Fédération belge de football. Contrairement à ce qui est indiqué, Rainer Ernst, Andreas Thom, Ulf Kirsten et Thomas Doll (tous passés à l'Ouest), ne participèrent pas. | © archives privées

La liste envoyée par Eduard Geyer à la Fédération belge de football. Contrairement à ce qui est indiqué, Rainer Ernst, Andreas Thom, Ulf Kirsten et Thomas Doll (tous passés à l’Ouest), ne participèrent pas. | © archives privées

2+4 vs 14

Le 12 septembre 1990, la presse ne parle que de ça : la signature du Traité de Moscou (en allemand, « 2+4 Vertrag ») qui signe le départ des Alliés et de l’Union soviétique qui l’occupaient depuis la fin de la seconde guerre mondiale et rend à l’Allemagne sa souveraineté. À Bruxelles, au stade Constant Vanden Stock, l’antre du Sporting d’Anderlecht, ils sont 12 000 à assister à un match, amical sur le papier mais lourd de sens pour l’Histoire de l’Allemagne. Car 90 minutes plus tard, l’équipe de RDA cessera officiellement d’exister. Sauf que dans les faits, tout le monde s’en fiche : la Réunification politique d’un pays séparé et occupé pendant près d’un demi-siècle compte bien plus qu’un simple match de football ! L’organisation de la rencontre est d’ailleurs un joyeux bazar. La télévision belge, qui ne connaît pas les trois-quarts des joueurs adverses, inverse certains noms et photos lors de la présentation des équipes.

La dernière sélection de la RDA lors des hymnes nationaux (de gauche à droite : Matthias Sammer, Jens Schmidt, Andreas Wagenhaus, Uwe Rösler, Heiko Peschke, Detlef Schößler, Dariusz Wosz, Heiko Bonan, Jörg Schwanke, Jörg Stübner, Heiko Scholz) | © DPA

La dernière sélection de la RDA lors des hymnes nationaux (de gauche à droite : Matthias Sammer, Jens Schmidt, Andreas Wagenhaus, Uwe Rösler, Heiko Peschke, Detlef Schößler, Dariusz Wosz, Heiko Bonan, Jörg Schwanke, Jörg Stübner, Heiko Scholz) | © DPA

Sur le terrain, l’hymne de la RDA retentit solennellement pour la dernière fois.Pour l’anecdote, on en joue les trois strophes, y compris la première, jadis censurée car elle contenait un vers subversif pour le régime : « Allemagne, patrie unie ». Mais aucun joueur ne chante. Trop concentrés sur la partie qui s’annonce, ils savent cependant qu’ils sont en train d’écrire l’Histoire. Après eux, il n’y aura plus rien. Avant eux, leur sélection (qui a vécu 38 ans, entre 1952 et 1990) a disputé 282 rencontres, gagné 132 fois, partagé 66 fois et perdu 84 fois. Son palmarès dans les compétitions internationales est maigre. Jamais qualifiée pour un Euro, une seule fois en Coupe du monde (c’était en 1974, l’année de la seule opposition entre RDA et RFA, remportée 1-0 par les premiers), ses coups d’éclats sont à chercher dans les archives des Jeux olympiques, dont elle a remporté le tournoi en 1976 (en plus d’être montée trois fois sur le podium).

Eduard Geyer (à droite) et son assistant Eberhard Vogel, à Bruxelles le 12 septembre 1990 | © DPA

Eduard Geyer (à droite) et son assistant Eberhard Vogel, à Bruxelles le 12 septembre 1990 | © DPA

Au coup d’envoi, les onze joueurs, maillots bleus, shorts blancs et 24 ans de moyenne d’âge, s’élancent timidement. Pour l’œil non averti, la partie n’a rien d’exceptionnel. Mais pour Eduard Geyer, il s’agit de sortir avec les honneurs. Il veut récompenser tous ceux qui ont répondu à son appel. Il effectue donc un changement au milieu d’une première mi-temps molle et qui s’achève sur un 0-0 poussif. En deuxième période, la tension devient plus palpable, le rythme s’accélère, et le capitaine du soir, Matthias Sammer, 23 ans, finit par exploser. Il inscrit un doublé, à la 73e, puis à la 90e. Symboliquement, ce sont les 500e et 501e buts de l’histoire de l’équipe nationale de RDA. Les derniers. Et c’est à cet instant précis qu’Eduard Geyer effectue son dernier changement.

Jens Adler, pour l’éternité

Rappelez-vous : sur la feuille de match, seuls 14 joueurs étaient inscrits, soient onze titulaires et trois remplaçants. Pour Eduard Geyer, il fallait marquer le coup et récompenser les ultimes ambassadeurs de la patrie des ouvriers et des paysans. C’est pourquoi il utilise son dernier joker durant le temps additionnel. Il s’appelle Jens Adler, il joue au Hallescher FC depuis 1983 et il est le dernier joueur à jouer officiellement pour son pays. Trois minutes exactement. Trois longues minutes pendant lesquelles il ne touchera d’ailleurs pas une seule fois le ballon. Mais qu’importe, le geste est beau. Tous les joueurs inscrits auront participé et aucune boulette n’a été commise. Clap de fin.

Le résumé du match en vidéo (avec les commentaires d’époque en néerlandais)

Jens Adler, c’est l’OVNI parmi les OVNIs de cette dernière équipe allemande de l’Est. Jeune gardien au maigre palmarès (il remporte le championnat de D2 en 1987), il jouait avec les espoirs de la RDA et rien ne le prédestinait à intégrer le noyau, malgré quelques entraînements effectués avec celui-ci. Un choix presque par défaut donc, mais que le natif de Halle s’est empressé d’accepter. Au-delà du symbole, c’était pour lui la seule occasion de jouer un match international en catégorie élite. Celui qui entraîne aujourd’hui les gardiens du Hallescher FC avoue toujours posséder le maillot du match, qu’il conserve dans son armoire. Il sera également le seul de la feuille de match à ne pas avoir évolué par la suite en Bundesliga. Ce qui ne l’empêchera pas de jouer dans une équipe de l’Ouest, à l’instar de tous ses collègues, mais ce ne sera que pour un seul match de l’antichambre, sous les couleurs du Hertha Berlin, lors de la saison 1996-1997.

Jens Adler (à gauche) félicité par Eduard Geyer dans le vestiaire | © DPA

Jens Adler (à gauche) félicité par Eduard Geyer dans le vestiaire | © DPA

Et après ?

Dans le vestiaire, les sentiments sont partagés. Pas d’explosion de joie mais pas de larmes non plus. Sauf sur les joues de Jens Adler, encore sous le coup de l’émotion. Les joueurs, comme leur sélectionneur, ne sont pas dupes : ils savent bien que cette victoire est avant tout symbolique et qu’elle ne récompense que leur fierté de sportifs professionnels. Au pays, les priorités sont ailleurs. Avec la signature du Traité de Moscou, il faut désormais tourner la page des quarante années de division. C’est ainsi que le « match de la Réunification », prévu à Leipzig au mois de novembre 1990 fût purement et simplement annulé. La raison officielle :  les risques de violence entre hooligans. Mais aujourd’hui encore, Eduard Geyer reste convaincu que la DFB ne voulait pas prendre le risque de s’incliner contre les perdants de la Guerre froide. Cela aurait représenté un camouflet politico-sportif pour la RFA, couronnée du titre de champion du monde au mois de juillet en Italie.

Signe des temps, désormais on boira du Coca pour récupérer | © DPA

Signe des temps, désormais on boira du Coca pour récupérer | © DPA

Dans la soirée, pas de grande fête. Certains allèrent se promener en ville, d’autres restèrent au bar de l’hôtel. Le lendemain, un petit comité d’accueil attend l’équipe sur le tarmac de l’aéroport de Schönefeld, pour le principe. L’équipe de RDA vient de s’éteindre. Ses représentants furent nombreux et connaîtront des fortunes différentes après la Réunification, à l’image de Jens Adler qui resta relativement anonyme jusqu’à la fin de sa carrière. Pour Matthias Sammer, ce match fut une excellente opération de communication, puisqu’il renvoya une image de jeune star qui ne lâcha jamais son équipe et la représenta jusqu’au bout, contrairement aux autres vedettes de l’époque également passées à l’Ouest, comme Andreas Thom et Ulf Kirsten. Les 14 volontaires se partagèrent les 70 000 marks de l’Est promis en cas de victoire. Une somme ridicule en comparaison avec les salaires qui allaient les attendre trois semaines plus tard dans leur nouveau pays. Dans la capitale de l’Europe, ils venaient pourtant de vivre une soirée lourde de sens : la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère.

Reportage sur le Belgique-RDA du 12 septembre 1990 (en allemand)

Julien Duez


Image à la une : Detlef Schößler, Heiko Scholz et Heiko Scholz (de face et de gauche à droite) se congratulent à la fin du match | © DPA

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Il paraît que le Mur est tombé, mais je bois toujours du Pfeffi et du champagne Rotkäppchen en fumant des Cabinet Würzig.
Pour moi l'Union Berlin va au-delà d'une lubie hipster passagère.
Ostalgique lucide.

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