Si le pouvoir a changé de mains à la présidence moldave, avec l’élection triomphante de Maia Sandu face à Igor Dodon, il n’en est rien en Divizia Națională, avec un Sheriff Tiraspol toujours leader incontesté qui ne veut plus quitter son trône de multiple champion de Moldavie en titre. Derrière, la résistance du Petrocub est solide, tandis que le Zimbru Chișinău a connu une année 2020 à rebondissements. Dans l’absolu, on n’est pas certain non plus que tout ce qu’on raconte ici a sportivement du sens à l’aune des arrestations qui ont eu lieu en décembre dernier dans une sombre affaire de matchs arrangés. Retour sur six mois de football en Moldavie, dans une année 2020 décidément particulière.

Le Sheriff leader, Petrocub en embuscade

Sans surprise, le Sheriff Tiraspol occupe la tête de la Divizia Națională à la trêve, avec 55 points sur 60 possibles, la meilleure attaque (53 buts marqués) et la meilleure défense (cinq buts encaissés). Juste derrière, seul le Petrocub Hîncești semble être en mesure de concurrencer le quintuple champion en titre. Avec 49 points au compteur mais un match de plus, le club d’Hîncești est la seule équipe à avoir pu s’offrir le leader cette saison, avec une victoire de haute lutte (1-0, but de Bejan) le 1er novembre 2020. Sur la troisième marche d’un podium devenu habituel ces dernières saisons, le Sfântul Gheorghe est déjà loin avec ses 40 points, ayant subi ses quatre défaites actuelles face aux deux équipes qui le précèdent et désormais épinglé dans l’affaire des matchs arrangés (voir ci-dessous).

Rappelons que la saison a débuté en juillet, pour cause de crise sanitaire (la première journée était initialement prévue en mars puis reportée en avril) tandis que le Comité exécutif de la Fédération Moldave de Football avait pris des décisions capitales durant l’intersaison, à savoir l’annulation de la « règle U21 » qui obligeait chaque équipe à aligner au minimum un joueur moldave de moins de 21 ans sur la pelouse, et l’annulation de la limitation du nombre de joueurs étrangers  (qui était d’un maximum de 7 sur le terrain). Le compromis trouvé vise à maintenir une récompense pour les équipes qui alignent des jeunes joueurs moldaves, avec une prime financière par minute jouée par ceux-ci – l’enveloppe serait financée par l’augmentation de la taxe d’enregistrement des joueurs étrangers de 30 000 lei (environ 1 538 euros), qui passe à 100 000 lei par légionnaire. En d’autres termes, les clubs riches qui alignent des joueurs étrangers financent en partie l’alignement de jeunes joueurs moldaves par les clubs qui ne peuvent se permettre de telles fantaisies.

La Fédération s’est basée sur des constats flagrants pour annuler ces deux règles, notamment la « règle U21 » : sur un total de 180 jeunes joueurs alignés par les équipes de première division, seuls cinq sont appelés aujourd’hui en équipe nationale. Pire, en six ans, seuls cinq joueurs sont devenus titulaires en club après avoir fêté leur 21e anniversaire. Notons d’ailleurs que chez nos voisins roumains, l’application d’une règle similaire depuis cette saison en Liga 1, couplé à la possibilité de faire cinq remplacements au lieu des trois habituels, amène à des situations ubuesques avec de jeune joueurs titularisés pour respecter la règle qui se voient remplacés après trente secondes de jeu.

La conséquence directe de ces décisions s’est rapidement observée sur le terrain, puisque dès le 8 août 2020 et la réception du Petrocub, le Sheriff ne s’est pas gêné pour aligner un onze de base sans aucun joueur moldave. Avec une victoire 4-1 à la clé. Il est naturellement trop tôt pour juger de l’efficacité de cette nouvelle donne, dont l’objectif est d’améliorer la qualité du football moldave et de renforcer la santé budgétaire des clubs disposant d’une académie. Reste à espérer qu’elle n’entraîne pas une plus grande disparité encore entre le Sheriff et ses moyens extraordinaires et le reste de la première division.

Le Zimbru, grand vainqueur de la pandémie

Cette affirmation peut s’avérer farfelue quand on constate que le Zimbru Chișinău pointe à l’avant-dernière place du classement, avec dix petits points et une difficulté déconcertante à engranger des résultats depuis le début de la saison. Pourtant, début mars, le club avait lâché une bombe en annonçant la disparition de son équipe première, faute de financement. En effet, les investisseurs italiens annoncés en grande pompe durant l’hiver auraient refusé de prendre en charge l’ensemble des dettes du club, qui s’élevaient alors à six millions de lei (environ 300 000 euros). La décision avait été prise de ne soutenir que l’Académie. L’un des investisseurs italiens a immédiatement rétorqué que les dettes ne font pas partie du contrat signé et qu’elles sont à payer par celui qui les a contractées.

Le résultat immédiat est la fuite des meilleurs joueurs qui composaient le onze de base de l’année dernière, comme Pîslă, Patraș et Calugher au Speranța, la pépite Bogaciuc au Petrocub, Arhirii et Iurașcho à Milsami ou encore Sidorenco qui découvre la Kategoria Superiore albanaise avec le Vllaznia Shköder.

Mais le report du début du championnat a permis d’arrondir les angles et une décision venue de Nyon permet d’y croire : le délai pour déposer les demandes de licence UEFA a été allongé jusqu’à fin avril, offrant ainsi la possibilité aux équipes concernées de rembourser leurs dettes et au Zimbru de chercher de nouveaux repreneurs. Le 29 avril, la fumée blanche sort de la Strada Butucului et Sevastian Botnari annonce qu’un contrat a été signé avec des investisseurs et que la demande de licence est soumise, autrement dit que les dettes sont épongées. Le 29 mai, l’UEFA annonce que quatre clubs moldaves ont reçu la licence suprême. Le Zimbru n’en fait néanmoins pas partie. Dans ce parcours du combattant, le Zimbru dévoile ensuite, le 7 juin, le visage de sa nouvelle directrice générale, Iulia Petuhova, qui dispose d’une expérience managériale dans le domaine économique, tandis que le 10 juin est officiellement lancé le « restart » du club historique de la capitale. Ainsi, le Directeur technique est le Hongrois Zsolt Hadnagy, ancien scout du MOL Vidi notamment, tandis que l’équipe première est dirigée par le duo Vlad Goian et Semion Bulgaru, tous deux formés au club, avec Atamao Issa comme assistant.

Le 22 juin, la Fédération décide finalement d’annuler la saison 2020 et d’organiser une saison 2020-2021 sous le format automne-printemps. Les licences obtenues pour la saison 2020 sont donc caduques et les clubs doivent solliciter une nouvelle licence pour la saison qui s’annonce. Une aubaine pour le Zimbru, qui l’obtient quatre jours plus tard. La Divizia Națională passe donc de 8 à 10 clubs : le Codru Lozova a remporté son play-off de maintien contre le Spartanii Selemet, tandis que le FC Florești et le Dacia-Buiucani sont promus.

Présentation de la nouvelle équipe: Hadnagy, Petuhova, Bulgaru, Goian et Issa | © facebook.com/fczimbru/

Après ce ouf de soulagement, Goian et Bulgaru ont la mission impossible de construire un effectif sur les débris de ces derniers mois, à quelques jours du début de championnat. Fortement basé sur les jeunes de l’Académie, l’équipe première voit petit à petit l’arrivée de joueurs plus expérimentés, tels que Vadim Cemîrtan, ou les retours de ŞoimuBurghiu et Patraș, et de légionnaires inconnus (Lopes Junior, Dos Santos, Bruno Moura, Kuznetsov).

On pouvait s’y attendre, la sauce a du mal à prendre. Après une défaite d’entrée contre le nouveau rival, le Dacia-Buiucani (0-1), le Zimbru enchaîne les contre-performances et n’est parvenu à battre, jusqu’ici, que la lanterne rouge Codru. Avec 10 points en 21 journées, le club est bien parti pour jouer les play-off de barrage et reste toujours menacé par le Codru Lozova, quatre points derrière et dont les défaites semblent davantage jouées dans les vestiaires que sur le terrain (voir ci-dessous).

Comme chaque année, la place à la jeunesse permet toutefois de faire de belles découvertes, comme Alexandru Grăur, Gheorghe Brînzaniuc ou la pépite Alexandru Gău, tandis que les Ciopa, Furtuna, Neagu et Postica continuent de grandir en jouant tous les matchs. Les dernières rencontres avant la trêve forcée ont montré du mieux, dans le sens où les défaites sont désormais moins catégoriques qu’au début de saison, mais il en faudra plus pour être certain, le plus tôt possible, que le Zimbru restera dans l’élite la saison prochaine.

Un ventre très mou

Derrière le Milsami, calé en quatrième position à deux points du Sfântul Gheorghe et qui peut encore penser au podium, quatre équipes se disputent actuellement les places d’honneur, à savoir, dans l’ordre le Dinamo-Auto, le Dacia-Buiucani, le Speranța Nisporeni et le FC Florești.

Du côté de Ternovca, et on ne peut que le saluer, le Dinamo-Auto nous gratifie de la présence toujours élégante de Maxim Mihaliov sur les pelouses moldaves, auteur de sept buts et leader du classement des passeurs avec huit assists. L’équipe entraînée par Dobrovolski semble la mieux armée pour remporter cette quatrième place symbolique, ayant réussi à accrocher des matchs nuls contre le Petrocub, Milsami et le Sfântul Gheorghe. A moins que le scandale des matchs arrangés ne vienne entraver leur fin de saison (voir ci-dessous).

Il faut saluer l’excellent début de saison du Dacia-Buiucani, dont l’équipe est principalement composée des jeunes de l’académie et qui vient de monter en Divizia Națională. On regrette simplement – mais ce n’est pas de leur faute – que la pandémie actuelle empêche la tenue d’un derby digne de ce nom lors des affrontements avec le Zimbru.

Le Dinamo-Auto défend face au Petrocub. 1-1 au final. | © facebook.com/FCPetrocub

Pour le Speranța Nisporeni, entraîné désormais par Iurie Osipenco suite au départ du génie Cristian Efros à l’intersaison, la saison ressemble aux précédentes, à savoir un placement assez rapide hors de la zone rouge pour permettre de rester bien calé dans le ventre mou jusqu’à la fin de la saison. Reste à savoir, au vu du scandale de matchs arrangés impliquant sont ancien vice-président et son entraîneur, si les contre-performances répétées sont voulues ou non (voir ci-dessous).

Enfin, le FC Florești, lui aussi promu en tant que vainqueur de la Divizia A, a réussi quelques belles performances comme une victoire contre le Dacia-Buiucani ou la tenue en échec du Speranța, alors qu’on ne donnait pas cher de sa peau en début de saison. Avec cinq points d’avance sur l’avant-dernière place, le club devra continuer sur cette voie-là pour assurer son maintien.

Soupçons de matchs truqués

Le 8 décembre 2020, alors que le football était entré en trêve forcée à cause d’une recrudescence de la pandémie en Moldavie, le Centre National Anticorruption, avec l’aide de l’UEFA et d’Europol, annonce que 11 personnalités issues de cinq des 10 clubs de première division sont visées pénalement par un dossier de matchs truqués dont les plus anciens remontent à 2017. Parmi les accusés, on retrouve selon la presse moldave le vice-président du Speranța (Cotorobai) et le coach de l’équipe (Osipenco), l’ancien espoir du RSC Anderlecht et actuellement coach du Codru Lozova, Denis Calincov, ou le manager du Dinamo-Auto (Alexandr Novac).

Le CNA estime que plus de 20 matchs ont été truqués depuis le début de la saison, pour lesquels des sommes inhabituelles ont été pariées dans des caisses asiatiques – la somme d’un match arrangé variant entre 10 000 et 20.000 €.

Quelques jours plus tard, Jurnal.md publie une enquête sur les dessous de ces matchs truqués avec l’interview anonyme de quatre joueurs du Codru Lozova qui expliquent le déroulement concret des événements : truquer les matchs servait à « payer les salaires » (des primes de 300 à 350 euros donnés en liquide à l’entraînement) voire à éponger les dettes, certains matchs étaient arrangés par les deux équipes en même temps, le plan était annoncé par l’entraîneur voire par le président du club, ils devaient tenir 20 minutes avant d’encaisser afin de faire monter la cote du match, etc. Le Sfântul Gheorghe, notamment son joueur-entraîneur Petru Ojog, est épinglé par certains des joueurs dans cette interview. « Contre le Dacia-Buiucani, tous les gars se sont opposés et on s’est dit qu’on n’arrange pas ce match-ci, mais à la pause rafraîchissement l’entraineur nous a demandé ce qu’on faisait, c’était 0-0, il nous a dit de faire le score qu’il nous avait demandé » raconte l’un d’entre eux.

Pour l’anecdote, on vous met le match en question dans son intégralité. La pause rafraîchissement a lieu à la 23e minute, et les goals sont marqués aux minutes 33, 45+2, 53 et 87. Le dernier but est à montrer dans toutes les écoles de matchs arrangés.

La Coupe au Petrocub

Le 30 juin 2020, dans un stade Zimbru vide mais rempli de téléspectateurs, la finale de la Coupe de Moldavie a opposé le Petrocub Hîncești au Sfântul Gheorghe Suruceni. Au terme d’un match haletant, marqué par un but refusé au SGS dans les arrêts de jeu, le Petrocub remporte finalement le premier trophée de son histoire aux tirs au but.

Le héros de cette épopée est sans doute Sergiu Plătică, buteur dans les arrêts de jeu de la finale retour à Tiraspol, dans ce duel au sommet face au Sheriff Tiraspol.

Le retour en grâce de Bălți

Toujours aussi palpitante, l’antichambre du football moldave offre cette saison le retour au premier plan du FC Bălți, héritier du Zaria et qui trône en tête avec 42 points en 16 matchs, juste devant le Cahul-2005. Derrière, le Sheriff-2 occupe la troisième place mais c’est une lutte acharnée pour la 4e place entre le Spartanii Selemet, le FC Tighina, le Speranța Drochia et le FC Sucleia qui se tiennent en un point. Avec deux promus maximum cette saison, il sera compliqué pour ces équipes d’aller chercher ne serait-ce que les play-offs de montée.

Dans le bas du tableau, le FC Şireți vit des moments difficiles avec cinq petits points et une dernière place qu’il aura bien du mal à quitter. Le FC Fălesti, avant-dernier, luttera avec le FC Victoria et le Real-Success pour ne pas retomber à l’échelon inférieur.

Check de début de match entre le FC Tighina et le FC Victoria | © vk.com/fc_tighina

Point mercato

Oleg Reabciuk a fait la une des journaux ces derniers jours en signant à l’Olympiakos. L’arrière gauche de la sélection moldave sort de quelques belles saison au Paços de Ferreira et devient le deuxième joueur moldave à évoluer dans un club de standing européen après Epureanu à l’Istanbul Basaksehir.

On notera également le transfert réussi de Ion Nicolaescu au DAC Dunajska Streda, le passage d’Artur Ioniță de Cagliari à Benevento après 135 matchs joués en Sardaigne, ou encore le retour de l’éternel Eugen Cebotaru chez les promus de l’Academia Clinceni en Liga 1 roumaine.

Du côté des joueurs moldaves ayant quitté le championnat, Anatolie Prepelița (Zimbru) a rejoint le Spartaks Jurmala (Lettonie), Nicolae Cebotari (Sfântul Gheorghe) joue maintenant au Petrolul Ploiești (Roumanie), tandis qu’Ilie Damașcan (Petrocub) se refait une santé en Monténie au Turris-Oltul Turnu Măgurele, pensionnaire de Liga 2, toujours en Roumanie.

L’instant Damașcan

Passé du Fortuna au RKC Waalwijk et toujours sous forme de prêt, Vitalie Damașcan, le frère d’Ilie, n’a pas encore eu la chance de montrer toute l’étendue de son instinct de buteur en ce début de saison. Avec quelques titularisations et deux buts en venant du banc, Damașcan devra trouver davantage les filets pour participer pleinement au maintien de son club en Eredivisie.

Le plus beau but

Il y a eu pléthore de belles réalisations mais vu qu’on se demande chaque saison si on aura encore la chance de voir sa patte l’an prochain, on choisit l’eurogoal victorieux de Maxim Mihaliov contre le Speranța (à 3’52″).

Par Radu Caragiale


Image à la une : © facebook.com/FCSGS/

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