#1 Footballski culture – Allons au cinéma voir : Okolofutbola

Julien Duez
Julien Duez - Publié le 14 décembre 2016

Les films sur le hooliganisme représentent une niche à l’intérieur du genre bien spécifique des longs-métrages sur le football. Depuis le cultissime téléfilm anglais The Firm (sorti en 1989 et produit pour la très sérieuse BBC, excusez du peu), on est passé par à peu près tout et n’importe quoi, avec une grande majorité de n’importe quoi. Les scénarii sont souvent les mêmes : immersion à l’intérieur d’une bande de potes qui vivent le foot d’une manière impossible à comprendre pour les profanes, baston, alcool, franche camaraderie, arrivée d’un élément perturbateur et pas de happy end. Notre sélection du jour, Okolofutbola, ne fait pas exception à la règle. Mais c’est un film russe, donc une raison suffisante pour s’attarder dessus.

De quoi ça parle ?

J’ai d’la force pour ma meute – © IMDB

Ils sont quatre : Major, Teacher, Yary et Razor. Ils habitent à Moscou et sont supporters du Spartak. Bon, vu que c’est un film de hooligans, vous aurez compris que leur conception du supportérisme n’est pas celle des fans lambda qui se trimballent bardés des couleurs de leur club en tapant dans leurs mains. Ni celle des ultras et on le saisit bien vite au vu du peu de scènes tournées à l’intérieur d’un stade. D’ailleurs Okolofutbola peut se traduire en français par « autour du football ». En Russie, c’est aussi un terme employé par les hooligans pour se désigner entre soi.

Il s’agit donc principalement d’un film de baston impliquant un groupe de hools du Spartak Moscou, dont les membres sont sociologiquement éloignés mais unis par l’amour de péter les dents des mecs d’équipes rivales. Le problème c’est qu’à chaque combat, les flics arrivent presque immédiatement pour l’interrompre. Trop vite d’ailleurs, comme s’ils étaient au courant à l’avance de ces rendez-vous secrets. Ce qui suppose la présence d’une taupe au sein du groupe. Et ce n’est pas qu’une supposition, il y a bien une taupe au sein du groupe. Qui est-elle ? Quelles seront les conséquences ? Et comment gérer l’arrivée de cette fille dont le top boy du Skullhead Crew (le nom du groupe) est amoureux, mais qui préfère son brat, professeur d’Histoire à l’université ? Autant de questions auxquelles vous pourrez vous amuser à répondre entre potes, avec une bouteille de vodka et un bocal de cornichons. En revanche, il est moins conseillé de le regarder avec son ou sa partenaire, le niveau de romantisme étant proche du néant.

Pourquoi c’est un film ultra-cliché (et franchement pas super bien réalisé) ?

On n’y échappe pas : 1312, ACAB, tout l’monde déteste la police et ce genre de chose… – © IMDB

Nous le disions dans l’introduction, les films ayant pour thème le hooliganisme ne brillent pas par leur originalité scénaristique. Ici, le décor est très vite planté : les membres du Skullhead Crew forment une véritable famille, hermétiquement fermée à tout étranger. La baston est leur raison de vivre, ce qui ne les empêche pas d’avoir une vie complètement rangée le reste de la semaine. Dans l’ordre, nous avons donc un professeur d’université (Teacher), un DJ (Razor), un mécano (Yary) et un petit businessman (Major, le chef). Autant de mondes peu enclins à se rencontrer théoriquement, ce qui prouve que le statut social n’a aucune influence dans le fait de devenir un hooligan et de trouver une seconde famille grâce à cette passion peu conventionnelle.

Bref, la vie du Skullhead Crew est rythmée par les bastons hebdomadaires face aux groupes d’autres clubs, qu’ils soient moscovites ou non, et par le jeu du chat et de la souris avec la police qui suppose donc la présence d’un traître au sein du clan. Mais évidemment, on s’intéresse aussi un peu à la vie de chacun de nos héros, on fait le point sur leurs ambitions, on cherche leur point faible… Et comme par hasard, le point faible est une femme. Au départ c’est la copine de Major. Il est follement amoureux d’elle et veut la demander en mariage, quitte à lui offrir trois bagues de fiançailles pour qu’elle comprenne que son business lui rapporte plein de roubles tous les mois. Le problème c’est que Taisia (c’est son nom) a un examen d’histoire à l’université qui s’annonce mal parce que son professeur est une peau de vache.

La suite ressemble au scénario d’un mauvais porno : Major présente Taisia à Teacher, qui est JUSTEMENT prof d’Histoire. Taisia invite Teacher dans son appartement pour étudier et là, il lui fait APPRENDRE DES DATES ! Alors que Taisia est censée passer un examen final pour devenir historienne, diplômée d’une université d’Etat ! Mais le spectateur averti ne s’étonnera pas que ces cours très particuliers ne dérapent pas en histoire de fesses : Taisia n’est qu’une salope allumeuse, tendance sapiosexuelle, qui veut se taper le pote prof de son mec. Sauf qu’elle ignore que le code d’honneur des hooligans interdit entre autre de faire des coups de pute à ses frères et que tous les membres du groupe sont justement frères. Mais les femmes russes sont redoutables, vous vous en doutez, et la suite ne va évidemment pas se passer comme prévu.

Voilà pour le côté scénario. Côté mise en scène, on se demande où sont passés les trois millions de dollars de budget. Dans la location du 4×4 de Major ? Dans l’achat de sapes casuals pour tout le casting ? Car du côté des costumes, les amateurs seront servis : Stone Island, CP Company, Weekend Offender, Lyle & Scott, Barbour, New Balance, Adidas Originals, toutes les marques de référence sont là. En revanche, on regrettera que le réalisateur Anton Bormatov (coupable d’une comédie avec Alain Delon sortie en 2012 !) n’ait pas demandé à son producteur de lui payer un vrai chef-opérateur du son. Les scènes qui se déroulent en discothèque ou dans une cave pendant un concert de Oi! sont particulièrement gênantes tant on devine que les acteurs haussent artificiellement la voix, comme pour couvrir une musique ambiante rajoutée au montage.

Enfin, à trop vouloir tenter de faire original, comme pour s’affranchir d’un genre cinématographique dont elle embrasse pourtant tous les codes, l’histoire finit par partir un peu dans tous les sens. Dans l’une des dernières séquences, une histoire de crime raciste sort de nulle part et engendre une scène de pogrom un peu gratuite qui laisse l’impression que, sous l’apparente philosophie hooligan qui sépare la bagarre entre semblables de la vraie vie, la dérive vers la xénophobie semble inévitable. Le seul qui refuse de suivre cette logique étant Teacher, autrement dit, celui qui a fait des études et qui a donc appris que le racisme c’est mal, contrairement à ses frères prolos de la street. Un peu trop facile comme dichotomie.

Pourquoi ça se regarde malgré tout ?

Au cas où vous l’auriez oublié, Okolofutbola nous rappelle que les hools sont des gens comme nous. Le blondinet à l’arrière-plan est peut-être violoniste, premier prix de conservatoire dans la vraie vie ! – © IMDB

Okolofutbola est sorti en 2013 et en 2013, les supporters sont autant présents sur le terrain que sur les Internets. Donc les fights présentées dans le film sont beaucoup moins spontanées que celles narrées dans des films comme Green Street Hooligan ou Football Factory, qui nous enseignent que l’ennemi peut surgir n’importe où et n’importe quand. Dans Okolofutbola, on assiste à des combats dont l’organisation est millimétrée et que l’on peut ensuite trouver sur YouTube ou les forums spécialisés. C’est ce point précis qui fait d’ailleurs l’originalité du scénario. On y voit une nouvelle forme de hooliganisme hautement dépendante des réseaux sociaux, comme en atteste la présence de caméras à chaque fight, destinées à apporter de l’eau au moulin d’une compétition parallèle se disputant en marge des rencontres sportives officielles.

Les scènes de baston sont assez bien filmées : entre plans larges permettant de découvrir le cadre (souvent isolé) choisi par les top boys pour l’organisation de la fight et plans caméra à l’épaule, qui en accentuent l’intensité. En revanche, le choix d’alterner des images à vitesse réelle et au ralenti ne sont destinées qu’à mettre l’accent sur certains coups portés particulièrement violents. Plutôt qu’un effet stylistique, on y verra une occasion pour la bande de potes avachie dans son canapé, de s’écrier « woooooooh, comment il a dû douiller là ! ». En dehors de cet aspect et du fait qu’il se passe à Moscou, le film n’a pas grand-chose de russe. On n’y retrouve pas les éléments qui font l’ « âme » cinématographique de ce pays (à commencer par un rythme lent, en opposition totale avec les films de hooligans), hormis quelques références très discrètes à la religion orthodoxe.

Si la qualité technique du film peut laisser à désirer, on ne trouve presque rien à redire sur le jeu des acteurs. Chacun est globalement excellent dans son rôle. Alors certes, pour un non-russophone, il est difficile de juger de la crédibilité de la diction des protagonistes mais à l’oreille, les dialogues sont fluides, ne semblent pas surjoués et le ton employé est en phase avec l’action qui se déroule sous les yeux du spectateur (exception faite des scènes musicales, comme nous l’avons mentionné ci-dessus).

Quant à la plongée dans le milieu fermé du hooliganisme, elle est assez réaliste. Cela est peut-être dû à la participation d’anciens hools à l’écriture du scénario. Un geste qu’on ne peut que saluer car il évite de faire face à une réalité complètement fantasmée. Le film montre une bande de types somme toute banals et rappelle que, comme partout dans le milieu du football, on peut tomber sur des gars intéressants comme sur des gros cons. Une théorie qui se vérifie sûrement vis-à-vis du public. On devinera sans peine que certains seront subjugués par toute cette violence brute, tandis que d’autres apprécieront davantage de sortir d’Angleterre pour observer une autre facette du hooliganisme, plus exotique mais également plus moderne.

 Vous m’avez trop teasé, je veux le voir ! Comme je fais ?

Anecdote : les images de la scène du match ont été tournées lors d’un vrai Spartak-CSKA (le 7 octobre 2012). Mais en regardant le marquoir, on constate qu’il s’agit d’un match de championnat et non de Coupe de Russie, comme mentionné dans le film – © IMDB

Okolofutbola a eu un petit succès en Russie mais ne s’est absolument pas bien exporté à l’étranger) : hormis l’Estonie, il n’est sorti nulle part au cinéma. En Pologne, il a fait l’objet d’une diffusion sur Canal + et en Allemagne, on peut le trouver en DVD. Le titre qui lui a été donné pour la distribution internationale est « Kicking Off », ce qui est certes percutant d’un point de vu langagier, mais absolument pas représentatif du contenu du film et de ses subtilités (vous voyez, on n’est pas complètement à charge non plus). En tout cas ne vous trompez pas : Okolofutbola est un film de divertissement, à ne pas prendre trop au sérieux. Aficionados d’Eisenstein, de Menchov et de Gaïdaï, passez votre chemin ! On est à mille lieues des codes du « cinéma russe » classique. Le meilleur plan pour le regarder sera donc en compagnie de potes de stade, d’un canapé et de quelques bières (allez, des Baltika, pour mieux se mettre dans l’ambiance).

Actuellement, il en existe une version sur YouTube (non sous-titrée). Les plus pirates d’entre vous n’auront aucun mal à le trouver en torrent, mais pour trouver un fichier sous-titre correct, il faudra s’armer de patience (et parler anglais dans le meilleur des cas). Autrement, il peut être commandé sur les sites de VPC classiques. Une idée cadeau pour Noël ? Nous recommandons cependant aux plus sensibles qui le visionneraient seuls dans le noir en se prenant d’admiration devant cette bande de joyeux drilles à la virilité exacerbée, de vite redescendre sur terre. Un rapide passage sur YouTube vous donnera une illustration IRL de ce à quoi ressemblent des bagarres arrangées entre hools. Et sans porter de jugement aucun, car chacun vit son football à sa manière, les films de hooligans ont au moins cet avantage commun : ce qui ressemble au début à un idéal de vie finit toujours par se transformer en quelque chose de repoussant.

Julien Duez

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A propos de l'auteur

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Il paraît que le Mur est tombé, mais je bois toujours du Pfeffi et du champagne Rotkäppchen en fumant des Cabinet Würzig.
Pour moi l'Union Berlin va au-delà d'une lubie hipster passagère.
Ostalgique lucide.

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