Blanka Pěničková, l’éternelle rouge et blanche

©  Profimedia.cz
Pierre Vuillemot
Pierre Vuillemot - Publié le 23 mars 2016

Depuis maintenant quelques années, le football féminin fait de plus en plus parler de lui avec en tête d’affiche des joueuses comme Hope Solo, Abby Wambach, Lotta Schelin ou encore Laura Georges. Mais, à l’heure où l’Olympique Lyonnais va affronter le Slavia Praha en Ligue des Champions, le club pragois, lui, vibre pour une joueuse. Son nom ? Blanka Pěničková. Elle qui depuis le milieu des années 90 tâte le cuir sur tous les terrains possibles du pays. Portrait d’une légende de la riche histoire du Slavia Praha.

De Jirkov à Prague

Joueuse du Slavia depuis 1998, les premiers ballons frappés de Blanka Pěničková remontent à sa plus tendre enfance à Jirkov, petit village de quelques quelques 200 habitants en bordure de Železný Brod et à une vingtaine de kilomètres de Jablonec. Situé au nord du pays, Železný Brod est surtout connu pour son emplacement géographique dans la vallée de la rivière Jizera, qui prend sa source dans les monts de la Jizera, ainsi que de son emplacement privilégié faisant d’elle un carrefour lors des excursions dans les Monts des Géants, les plus hautes montages du pays, des montagnes Jizerské ainsi que le paradis de Bohême, une région classée géoparc européen par l’UNESCO, réputé pour ses cités de rochers et pour ses paysages magnifiques remplis de verdures et de roches.

C’est ici, à Železný Brod, faute de moyen pour s’inscrire à des courts de tennis, qu’elle commença à jouer au football avec ses quelques jeunes voisins masculins. Un sport qu’elle affectionnera très vite et qu’elle ne lâchera plus, malgré un essai au handball qu’elle n’appréciera pas du fait de l’interdiction de pouvoir jouer avec ses pieds, comme elle l’expliquait dans une interview pour Slávistické noviny.

© capture / ceskatelevize

© capture / ceskatelevize

Une première expérience avec les jeunes du Železný Brod grâce au père d’une amie de classe faisant office d’entraîneur, puis, rapidement, elle se fit remarquer dans la région. Une époque où le football féminin est encore moins considéré qu’aujourd’hui, où le futur n’ouvrait pas forcément beaucoup de portes aux joueuses. Elle réussira tout de même à franchir rapidement un palier en s’engageant avec le club de Jablonec en 1994. Loin de la réussite de l’équipe masculine qui, à la surprise générale, se fait une place sur le podium avec deux belles troisièmes places consécutives, la section féminine, elle, n’a pas vraiment d’envergure.

Blanka Pěničková a alors 14 ans,  un âge qui peut paraître très jeune mais qui, à l’époque, n’était pas si unique, « l’âge limite pour jouer en première division était de 14 ans (aujourd’hui 15, ndlr.). Si une fille était assez douée pour jouer avec des adultes, elle y allait. L’exemple est identique pour Pincova qui a commencé sa carrière au Slavia face au Benyrova à 14 ans également, c’est normal pour nous en République Tchèque. Mais depuis la saison 2006/2007 et la création du championnat U19, la situation a évolué et nous avons une meilleure organisation des championnats pour les jeunes. », nous explique Tomáš Kafka, grand supporter et connaisseur du Slavia et du football féminin tchèque.

Jablonec est alors en première division -aujourd’hui, le club ne joue plus que le milieu de tableau en Česká fotbalová liga žen-ČFLŽ, l’équivalent de la troisième division-, et Blanka continue sa progression en tant que milieu offensif, jusqu’à porter le maillot de l’équipe nationale tchèque dans la catégorie U17, avec en guise de premiers matchs une double confrontation face aux voisines slovaques. Mais surtout, elle tapera dans l’œil d’un club, celui par qui le football féminin en République Tchèque a réussi à progresser, le Slavia. Là où sa vie basculera.

Le Slavia, club pionnier

Plus vieux club de l’histoire tchécoslovaque avec une création en 1892 par Jaroslav Hausmann et ses amis Kratochvil et Schöbel, tous trois membres du groupe littéraire et oratoire Slavia qui voulaient associer l’intérêt sportif et culturel au sein d’un même club, le Slavia Praha est un mythe en République Tchèque. Si la véritable apparition du football au club se fit quelques années plus tard, le 15 septembre 1901, la section féminine, elle, patientera encore de nombreuses années avant de pouvoir fouler les pelouses tchèques.

C’est en octobre 1966 que la section féminine du club vit le jour ; une période où le sport féminin en Tchécoslovaquie brillait surtout grâce à Věra Čáslavská, l’une des plus grandes gymnastes, si ce n’est la plus grande. Cependant, avant de revenir sur le club pragois, rendons à César ce qui appartient à César, la véritable genèse du football féminin en Tchécoslovaquie remonte à la fin des années 20, en 1928 plus précisément, avec en guise de véritable club pionnier, Brno. Après de multiples matchs que ça soit au pays ou à l’étranger, la Seconde Guerre mondiale éclata en 1939 et vient mettre un coup d’arrêt à la progression du club de Brno et à l’ensemble du football féminin en Tchécoslovaquie. Jusqu’à cette date d’octobre 1966 et le retour du football féminin grâce au Slavia.

© slavia.cz

© slavia.cz

La même année, le magazine pour les jeunes Mladý svět -considéré aujourd’hui comme une revue légendaire et extrêmement populaire en République Tchèque- créé un tournoi national tchécoslovaque de football féminin composé de 32 équipes, 46 y joueront lors de la seconde édition, puis 64 équipes lors de la troisième édition tandis que la quatrième édition fut même diffusée à la télévision. Durant cette même période, le Slavia est invincible, ne perd aucun match entre 1966 et 1970, empile les buts et domine totalement le football féminin grâce à un homme, Vilem « Vilda » Marzin. Lui l’ancien gardien de but qui écrit les premières lignes de l’histoire du club avec succès, lui le pionnier du football féminin tchèque, lui qui a eu plusieurs vies avec notamment un passage dans le cinéma en tant qu’acteur dans plusieurs films.

« L’entraîneur du Slavia (Vilda Marzin, ndlr.) était cette année invité en Italie pour une tournée de conférences.  Il a enseigné à Rome, Milan et Florence à propos du football féminin tchécoslovaque. Ses performances ont été un grand succès. Le niveau de notre football féminin est très apprécié, peut être même mieux considéré que celui des doubles championnes du monde, les danoises. » – Tiré du bulletin du Tournoi Mladý svět, 1973, à Rožnov pod Radhoštěm (Fotballady, 2010)

Souverain sur ses terres locales, le club n’hésitera pas à s’aventurer dans toute l’Europe, du Danemark, en Italie en passant par l’Allemagne de l’Ouest. Au fil des années, le grand rival pragois, le Sparta Praha, s’immiscera également dans la course pour le titre et le derby fera également son entrée au niveau des compétitions féminines.

Pěničková, pour l’histoire

« Blanka est ma joueuse préférée au Slavia. Elle a gagné 4 championnats, 1 coupe nationale, elle a joué tous les matchs de l’histoire du club en LDC. La plus grande légende de l’histoire du club. » Voilà la réponse de Tomáš Kafka quand on lui parle de Pěničková. Symbole de l’importance de la joueuse dans l’institution Slavia.

Capitaine du Slavia depuis plus de 10 ans, plus vieille joueuse qui n’ait jamais joué pour la sélection nationale tchèque, véritable leader et symbole de toute une génération et de tout un club. Parler de la carrière de Blanka Pěničková revient à retracer l’évolution du football féminin tchèque sur ces 20 dernières années. Une joueuse hors pair, fidèle et appréciée de tous les supporters du Slavia, eux qui iront d’ailleurs jusqu’à lui faire un tifo à son effigie. Une joueuse sur qui tout un groupe et un club se reposent, pour essayer de toujours performer.

blanka-penickova

© tribunasever.cz

Arrivé au club en 1998, Blanka s’impose rapidement comme un élément majeur du club et de l’équipe à travers les années. « Elle dispose d’un très bon jeu aux pieds avec une grande habileté dans les passes, notamment longue. C’est elle qui va créer les décalages, les pénétrations ou qui donne le tempo du match. Elle tire également la plupart des corners et des coups francs, nous explique Tomáš Kafka avant de conclure, pour moi, c’est l’âme de l’équipe. »

Si avec le temps, Blanka Pěničková dut troquer sa position offensive et le statut de meilleure buteuse du championnat pour être repositionnée plus bas sur le terrain, que ça soit au milieu ou même parfois dans l’axe de la défense lors des deux dernières saisons, elle reste l’élément primordial de l’équipe avec comme tâche de créer le jeu et de donner des passes décisives à ses coéquipières.

Si l’idylle connaîtra quelques turbulences avec un court départ en 2005 à Tavagnacco, en Italie, après la participation du Slavia à un tournoi à Lago di Garda où elle se fit voir par les dirigeants du UPC Tavagnacco. Une année italienne faisant suite à son diplôme à la Faculté d’éducation physique de Prague, un court moment en Italie pour réaliser l’un de ses rêves. Elle qui profite également de ses talents linguistiques pour dénicher un poste en 2008 au département marketing du Slavia. Evidemment.

Et pourtant, si le Slavia reste son club. Elle aurait aussi très bien pu signer au Sparta après de multiples offres du rival pragois qui, finalement, resteront sans suite après de forts moments d’hésitation.

Car oui, aujourd’hui, le football tchèque est à l’image du championnat français. Quand le PSG et l’Olympique Lyonnais se tirent la bourre pour le titre de champion, en République Tchèque, le championnat se joue à Prague avec les deux grands clubs de la ville : le Slavia et le Sparta. Et, à l’image du championnat masculin, le Sparta a aussi pour objectif d’attirer le plus d’internationaux possible. « La situation fut aussi délicate avec Veronika Pincová (formé au Slavia et joueuse du club depuis 2004, joueuse de l’année en 2011, ndlr.) lors de l’été 2014. Elle avait décidé de partir au Sparta, s’est rendue au club, a passé toute la préparation estivale avec le club et déambulait dans Prague avec les équipements du Sparta alors qu’elle était encore sous contrat avec notre club. Au final, le Slavia refusa de la vendre et a du revenir au club après quelques mois. Le Sparta est plus fort économiquement que le Slavia, du coup beaucoup de joueurs tchèques veulent s’y rendre. » explique Tomáš Kafka.

Ainsi, une saison en République Tchèque pour le Slavia se joue lors des confrontations dans le derby. Des matchs importants qui lui ont permis de retrouver les sommets depuis deux ans avec deux titres consécutifs. Deux titres obtenus grâce notamment à l’impact de Blanka Pěničková, que ça soit footballistiquement mais aussi physiologiquement. Elle qui sait motiver ses joueuses et les rend meilleures. Cependant, la donne pourrait peut-être changer économiquement parlant avec l’arrivée de CEFC China Energy en tant que propriétaire majoritaire dans le club. Bien que, pour le moment, l’on ne peut compter que le changement de sponsor ou l’arrivée de l’attaquante chinoise Yingjie Hu cet hiver. Tandis que Blanka Pěničková, elle, restera à jamais au Slavia et dans son histoire.

Pierre Vuillemot / Propos de Tomáš Kafka recueillis par P.V


Image à la une : ©  Profimedia.cz

Blanka Pěničková, l’éternelle rouge et blanche
4 (80%) 4 votes

A propos de l'auteur

Pierre Vuillemot

Pierre Vuillemot

Le mec qui arrive à te parler du Slovan Ivanka pri Dunaji et du Družstevník Liptovská Štiavnica en toute décontraction. En clair, j'aime le football slovaque et, accessoirement, je suis gérant de Footballski.

pays de l'auteur footballski
pays de l'auteur footballski

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
© metalist.ua
#13 Les trophées Footballski

Voici le treizième numéro des trophées Footballski. Chaque semaine, nous revenons à travers ces quelques catégories sur ce qui se fait...

Fermer