Il y a 20 ans – La Croatie en route vers l’Euro 96

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Thomas Ghislain
Thomas Ghislain - Publié le 11 février 2016

En 1996, une nouvelle nation fait son apparition aux Championnats d’Europe, en Angleterre, après avoir vu officiellement le jour en 1991. La Croatie participe en effet à son premier tournoi international de football, le premier auquel elle avait en fait le droit de participer. Première de son groupe de qualifications, puis qualifiée en quarts de finale, la génération dorée croate peut enfin exposer son talent et représenter son pays lors des tournois internationaux. Un avant-goût de la sensation qu’elle créera en 1998, où elle arrivera à un Thuram (ou deux) de la finale. Revenons un peu en arrière pour décrypter la genèse de ces esthètes du football au maillot unique.

Les espoirs sont permis

Lors de ses deux dernières saisons au sein de l’élite yougoslave, le Dinamo Zagreb restait sur deux places de dauphin derrière l’Étoile Rouge, finalement vainqueur de la Coupe des Champions. À l’Euro Espoirs disputé en 1990, la Yougoslavie échoue en finale face à l’URSS de Dobrovolsky. Qui sont les buteurs yougoslaves lors de ce tournoi? Alen Bokšić, Zvonimir Boban, Robert Prosinečki, Robert Jarni et bien évidemment Davor Šuker, qui terminera meilleur buteur de la compétition avec 4 buts.

Quelques mois plus tôt, en Italie, Prosinecki et Jarni avaient déjà goûté à la Coupe du Monde en échouant en quarts de finale face à l’Argentine, tandis que Šuker et Bokšić sont restés sur le banc yougoslave. Déjà, en 1987, le succès des Beli Orlovi lors de la Coupe du Monde des moins de vingt ans, disputée au Chili, s’était appuyé sur son contingent croate.

Ce sont là les signes de l’éclosion d’une génération dorée dont certains de ses protagonistes prendront part aux affrontements du 13 mai 1990 lors de Dinamo Zagreb – Étoile Rouge où Zvonimir Boban a payé cher son coup de godasse sur un policier: suspendu par la Fédération yougoslave, il n’a pas pu participer au Mondial disputé en Italie et a dû attendre huit années supplémentaires pour y goûter. À l’indépendance, en 1991, les meilleurs s’en vont s’aguerrir dans les grands championnats européens. Direction l’AC Milan pour Boban, Bari pour Jarni, le FC Séville pour Šuker, le Real Madrid pour Prosinecki, Cannes puis Marseille pour Boksic.

D’un premier match jusqu’à la première compétition officielle

La Croatie déclare son indépendance le 25 juin 1991, mais les pays commenceront à la reconnaître quelques mois plus tard seulement, à savoir en janvier 1992. Mais déjà le 17 octobre 1990, l’équipe nationale croate dispute son premier match international avec un amical face aux États-Unis, grâce au bon vouloir du businessman Jure Klarić, un proche de Tuđman, qui aurait déboursé la somme de 90.000$ pour couvrir les frais nécessaires à la venue de l’équipe américaine, et d’Ante Pavlović, alors secrétaire générale de la Fédération yougoslave qui donna la licence nécessaire à la tenue du match à l’insu de Belgrade mais avec l’approbation de la FIFA. Malgré le fait que le match se joue le même jour que la finale de l’Euro des moins de vingt ans, 30.000 personnes assistent à la victoire croate, 2-1, et surtout à l’une des œuvres d’art de Miroslav Šutej qui va caractériser l’identité de l’équipe nationale depuis lors : son maillot à damier.

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Duga Resa, le petit coin de paradis où est né Miroslav Šutej.

Né en 1936 à Duga Resa, petit village du comitat de Karlovac, il est resté à Zagreb durant toute sa carrière de peintre et d’artiste graphique, donnant cours à l’Académie des Beaux Arts de la capitale depuis 1978 jusqu’à son décès, en 2005. Au-delà du célèbre maillot à damiers, Šutej est également à l’origine du drapeau et du blason de la Croatie bientôt indépendante.

Ce soir-là, le premier buteur de l’histoire du football croate se nomme Aljoša Asanović, dans une équipe coachée par Dražan Jerković et dont le capitaine était Zlatko Kranjčar (oui, le père de). On y retrouve Dražen Ladić, Zoran Vulić, le Trudonnaire Ivan Cvjetković ou encore le Cannois Marko Mlinarić. Certains joueurs tels qu’Ivkovic, Vujovic, Bogdan ou Skoro ont été retenus par leurs clubs respectifs car il ne s’agissait que d’un amical, mais Vlado Kasalo, alors au FC Nuremberg, a du payer une amende de 25.000 marks pour y avoir participé.

L’histoire insolite appartient à Asanović (qui venait de signer au FC Metz) puisqu’il est sorti du terrain à la 58e minute, non pas en raison d’une blessure mais pour prendre un jet privé qui devait le ramener en France avant minuit, condition sine qua non posée par le club pour lui permettre de jouer, ayant un gros match à jouer quelques jours plus tard. A jamais dans l’histoire du football croate avec son but ce soir-là, il déclarait d’ailleurs quelques années plus tard que c’était pour lui « la sensation la plus extrême » qu’il ait connue, « Ce but, à Zagreb, était important pour nous tous ».

Mais il fallait attendre l’été 1992 pour que la FIFA reconnaisse la Fédération croate de football, et l’été 1993 pour que l’UEFA suive le pas. Disqualifiés de l’Euro 1992 sous les couleurs de la Yougoslavie, les joueurs croates n’ont pas pu non plus prendre part aux qualifications de la Coupe du Monde américaine. Il a donc fallu attendre le 4 septembre 1994 pour que la Croatie joue son premier match officiel, au Kadrioru Stadium de Tallinn, pour l’emporter 0-2 face à l’Estonie. Doublé de Davor Šuker, bien sûr. Deux mois plus tard, Sukerman remet ça face à un adversaire d’un autre calibre: une victoire 1-2 en Italie, finaliste du Mondial 94, qui marque le premier coup d’éclat de la jeune génération croate.

Les Croates continuent sur leur lancée et étrillent l’Estonie 7-1 un an plus tard, avant de conserver leur première place à la faveur d’un match nul face à l’Italie lors de l’avant-dernière journée. La Croatie est qualifiée pour sa première compétition internationale en finissant première de son groupe, à égalité avec l’Italie.

Le 16 juin, le temps s’arrête à Sheffield

Avec le capitaine Boban, Davor Šuker était sans doute la principale attraction de l’équipe croate. L’actuel président de la fédération croate de football avait d’ailleurs déjà mis tout le monde d’accord dès les éliminatoires de l’Euro 1996. Avec 12 buts en 10 matchs, il établit là un record qui tiendra douze ans (Huntelaar le rejoint, et Healy le dépasse d’un petit but, lors des éliminatoires de l’Euro 2008).

Ce 16 juin, dans le stade d’Hillsborough, à Sheffield, la Croatie rencontre le tenant du titre danois et a l’occasion de s’envoler, déjà, vers les quarts de finale. Le Danemark qui avait d’ailleurs, rappelons-le, remplacé au pied levé une Yougoslavie en plein conflit, quatre ans plus tôt, lors de l’Euro suédois.

A la 53e minute, sur une passe lumineuse de Bilić, Mario Stanić trébuche face à Schmeichel pour permettre à son coéquipier d’ouvrir le score en début de seconde mi-temps. A dix minutes de la fin du match, Šuker élimine facilement Claus Thomsen et adresse un centre parfait qui permet à son capitaine de tuer tout suspense.

Avec deux buts de retard, il était temps pour Schmeichel d’aider ses équipiers lors corners. Au détour de l’un d’eux, Šuker était resté aux avants-postes et reçoit une splendide transversale d’Asanović pour amorcer la contre-attaque, tandis que le géant danois sprinte vers ses cages. Un contrôle somptueux et une touche de balle plus tard, Šuker se retrouve à l’angle de la surface de réparation et sait ce qu’il doit faire.

« Pour moi, c’est cette première idée qui me vient à l’esprit et je veux la concrétiser même si c’est plus compliqué techniquement et plus exigeant. Peut-être que tu réfléchis, dans cette milliseconde, peut-être que ça ne va pas marcher… Mais un attaquant, quelqu’un qui a confiance, qui le fait à l’entraînement, qui le ferait à tout moment… c’était le premier choix pour moi ». Šuker interviewé pour UEFA.tv

« J’ai vu Schmeichel arriver, j’ai bien contrôlé la balle après une passe longue d’Asanovic. Le contrôle était peut-être le plus important, (…) sans ça je n’aurais pas pu lober Schmeichel, dont on sait qu’il était sans doute le meilleur gardien du monde à l’époque. Je suis en quelque sorte désolé de cette offense, mais au final il a encaissé un lob que j’aurais fait si je jouais dans ma rue ou dans mon club d’Osijek, ou n’importe où » ajoute notre légende.

 

Le but en question est à voir à partir d’1h22, lors du corner danois

« C’était très important. Tu venais de marquer un but contre le meilleur gardien du monde. Peter Schmeichel était un grand gardien à Manchester United. Tu peux le voir, il est très imposant sur sa ligne de but et tu te demandes si tu peux marquer un but face à lui. Il a l’air terrifiant quand il est sur la ligne de but, mais tu n’avais pas à avoir peur. C’est un être humain après tout. Et je pense que le but que j’ai marqué, en m’arrêtant et en tirant au-dessus de sa main, c’est ce qui caractérisait mon jeu, je le faisais à l’entraînement et en matchs » – Davor Šuker pour UEFA Training Ground.

En utilisant son pied gauche et en calibrant son lob de manière parfaite, Šuker ridiculise Schmeichel et n’a plus qu’à accepter les applaudissements du public anglais. Géométrie, touché de balle, sang froid, tout est parfait dans le geste de l’attaquant croate. Le Danemark en est réduit à un statut de sparring-partner, et la Croatie de se qualifier pour les quarts de finale. Mais une défaite lors du dernier match face au Portugal (3-0) les oblige à rencontrer le futur vainqueur allemand lors des quarts de finale.

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Hé, Peter, tu l’attrapes celle-là? | © thestar.co.uk

Ce 23 juin, à Old Trafford, c’est Klinsmann qui ouvre le score sur pénalty, concédé par Jerkan pour une faute de main. Mais les Croates ont plus d’un tour dans leur sac et Šuker rend Köpke pantois d’une splendide roulette pour égaliser au retour des vestiaires. Mais l’expulsion de Štimac quelques minutes après arrête l’élan des Croates, qui encaisseront le but victorieux de Mathias Sammer avant l’heure de jeu.

Goodbye England, Paris nous voici

Les hommes de Blazevic s’arrêtent là, mais auront émerveillé l’Europe du foot pendant quelques semaines. Ils n’en resteront pas là puisque la plus belle page du football croate sera écrite deux ans plus tard, en France, où ils prendront leur revanche face à l’Allemagne. Le Guardian écrivait à propos de la performance de 1998 : « Cette équipe de Croatie était, de loin, la plus euphorique à avoir participé au match pour la troisième place. La réussite était profondément significative pour un pays encore meurtri d’une guerre d’indépendance. Quand les Pays-Bas furent vaincus en 1998, le coach excentrique, Ciro Blazevic, emmena les célébrations en paradant en uniforme autour du stade des Princes ».

Štimac explique les émotions d’une jeune équipe fleurissante : « Quand je jouais pour la Yougoslavie, cela ne signifiait rien. C’était simplement du sport, rien d’autre. Maintenant, le sentiment est incomparable. On attendait de nous de chanter l’hymne national yougoslave mais nous ne voulions pas. Maintenant, nous pouvons penser que nous sommes Croates et nous pouvons dire que nous sommes Croates. Nous ne pouvions pas faire ça auparavant ».

La Croatie a désormais un pays et une équipe de footballeurs (tous des gentlemen racontait Blazevic) qui la représente fièrement et lui permet de se faire une place sur l’échiquier mondial. Un échiquier rouge et blanc, bien sûr.

Thomas Ghislain


Image à la une: © thefootballramble.com

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La Syldavie gagnera la Coupe du Monde 2018. Folie sur la PMAN.

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